Pour un livre a venir

Mercredi 27 janvier 2010 3 27 /01 /2010 09:00
nouv3 0004

Vacuité de notre cadre de vie. Ici, tout n’est que construction mentale et sociale. L’impression désagréable d’évoluer dans un rêve. Plus attaché à l’écran de son téléphone qu’à la géographie réelle.

Et pourtant, la technologie est fragile. Lorsqu’à la fin de l’année dernière les transports ferroviaires ont fléchis sous le froid, tous se sont écriés au scandale. Comment, la technique nous faisait défaut alors que nous l’avions placé au centre de notre société, en faisant la remplaçante patentée des idéologies du vingtième siècle. Nous attendons maintenant le grand bug informatique qui mettra le monde à genou.

Non, le monde réel existe encore, il simule la disparition pour mieux se révélé. Et c’est même la grande révolution en ce début de siècle : le retour du locus. Mais débarrassé de son attachement superstitieux pour n’être plus que le support de nos actes.

Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /2010 22:31

La résidence, je ne sais pas. Personnellement après les premiers enthousiasmes des nouveaux appartements je me suis aperçu que je devenais rapidement assez indifférent à l'endroit où j'habitais. Habiter longtemps de suite dans le physique, le matériel, cela demande un effort soutenu. D'abord, comme dit Proust, l'habitude efface tout. Ensuite on habite par nature ses affects, soucis, ruminations et autres, on habite ses humeurs et nullement le monde réel ou alors par intermittence.

 

Alors voilà mon postulat: nous n'habitons nullement le monde réel. Nous nous fabriquons un monde où tout nous est intentionnel, dédié. Tout nous est message, signification, renvoi, reflet. Ultimement nous habitons notre propre âme.

 

Nos paysages assez minables, ils sont à chaque fois "à côté": à côté de l'autoroute, de la ville, à côté du nom qui permettrait d'en faire quelque chose. Ils ne nous sont rien, nous n'avons rien pour les saisir. C'est ce que j'ai appelé: l'envers du paysage, l'envers de la vaste toile fantasmatique que nous appelons ville, civilisation, sens.

 

Après quelques efforts, pourtant, des bribes de significations surgissent, le feu du langage peut reprendre, cela peut reprendre... au prix de nouvelles fantasmagories.

 

Les astronomes arabes du moyen-âge, scrutant le ciel noir, voient des figures. Ils les voient réellement, elles sont là.

 

La moindre chimère nous est plus familière que la réalité. La réalité, nous n'avons rien pour la saisir, biologiquement. Nous n'avons ni membres, ni yeux, ni outils: elle nous échappe comme du sable.

JPD

Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /2010 15:48

Nous subissons tous le bombardement du quotidien - lecture des quotidiens, publicités, informations, discussions, liens sur les réseaux sociaux, rencontres et que sais-je encore – or, je suis persuadé que cette vie est étrangement nouvelle, ou plutôt qu'elle correspond à l'accélération du quotidien et à l'instantanéité de notre civilisation. Il faudrait peut-être se replonger dans Instant City des futuristes anglais pour comprendre ce qui nous arrive.

En questionnant la résidentialité qui nous fait choisir un lieu plutôt qu'un autre comme résidence, je crois que nous interrogeons la notion de sédentarité et celle de terroir, d'attachement au lieu, car aujourd'hui ces notions sont peut-être en voie de dépassement malgré leur caractère millénaire. Par la simultanéité, et au-delà des techniques qui ne sont que des révélatrices de faits sociaux, nous sommes peut-être entrés dans la civilisation de l’instant tout en comprenant qu’il est inhabitable.

Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 21:08
Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /2009 15:42


Samedi 26 septembre 2009, Paris. Aujourd’hui nous allons explorer une partie des vingt-cinq points que nous avons déterminés selon le carroyage des latitudes et longitudes dans la région parisienne. Pour en avoir parlé longuement hier soir, nous ne savons pas précisément ce que nous allons découvrir. On se doute bien que nous n’aurons pas le temps de visiter tous les points en deux jours mais nous aurons commencé une expérience sans savoir initialement où elle nous mènerait. C'est bien là le paradoxe de cette petite aventure. Qu’allons nous bien pouvoir sortir de cette promenade ? En fait il nous faudra quatre gros week-end pour y arriver.

 

En attendant notre départ, je suis à la fenêtre et je regarde le carrefour de la rue de Botzaris avec celle de Crimée. Depuis plusieurs heures maintenant les équipes de propreté urbaine de la ville de Paris sont en action tandis que de rares passants franchissent le carrefour pour se rendre dans le parc des Buttes-Chaumont ou vaquer à d'innombrables occupations que l'on ne peut discerner depuis le neuvième étage. Lorsque je suis arrivé hier soir et que la nuit était tombée, j'ai pu observer du même point de vue les mosaïques de lumière sur les façades des immeubles que je découvre ce matin bien que plus ternes que l'énorme modernité dont ils se paraient la veille. Sur l'autre rive, un sexagénaire est sorti sur sa terrasse occupée par trois plantes vertes. Il en fait le tour, regarde distraitement la rue et rentre chez lui. En face une fenêtre vient de s'ouvrir et on fait le grand ménage dans une chambre, la couette jetée à terre et les draps sont en boule. Les rues sont maintenant propres et des enfants sortent de la boulangerie. Un garçon en tenue de sport quitte le parc. Une matinée urbaine que nous quitterons pour une expérience bien différente.

 

Nous partons donc pour une expérience contemporaine sur la nature de l'espace dans la représentation que nous en avons. L'étude n'a pas valeur de théorie mais elle nous fait progresser dans l'intuition que nous avions: pour manipuler l'espace il faut tout d'abord en connaître sa nature et toute tentative d'action, en architecture ou en urbanisme, se confronte à cette fixité. La méthode fut décidée quelques jours plutôt. Partir d'un territoire connu, et reconnu, pour l'explorer selon un protocole systématique. Ouvrant une carte routière et laissant nos yeux s'évader dans les entrelacs des routes dessinées, nous avons été retenu par le carroyage géographique dessiné par les longitudes et les latitudes. La région parisienne se trouvait cernée de quatre intervalles dans les deux sens dessinant un cadrillage avec vingt-cinq intersections. L'expérience consisterait donc à nous rendre sur chacun de ces points pour en ramener un témoignage.

 

La région parisienne nous semblait parfaite pour la démonstration. Dense d'usages et de représentations, elle relève toujours du centralisme à la française qui a fait de la ville-capitale et de sa périphérie le centre névralgique de la nation. Noeud de communication, centre décisionnel international, région au patrimoine historique inégalable, sont autant de superlatifs qui expriment l'importance de ce territoire. Nous allions pouvoir en saisir vingt-cinq images par un protocole simpliste. Tout voyage possède son but. Même si parfois celui-ci est inconnu ou simplement caché. Munis des coordonnées angulaires de chaque point, nous nous sommes mis en route. Il s'agissait de relier un point à un autre, comme pour une régate, en suivant un vecteur devant nous conduire à chaque destination. Le noeud jaune des routes rencontré sur la carte s'y est vite opposé. Le chemin devait être hératique. Notre projet géométrique se confrontait à la topographie et au sens que les hommes ont donné à l'espace. Relié deux clochers ou deux hameaux ne sert à rien pour celui qui cherche un point théorique et précis mais hors de la considération du quotidien. Chaque point est séparé du suivant d'un sixième de degré, soit douze kilomètres horizontalement et dix-huit verticalement. Ces kilomètres nous ont semblé bien long en vérité. Il a fallut traverser la banlieue ininterrompue, les plaines agricoles et les hameaux pour relier tous les points. A vrai dire, l'expérience ressemblait à un road movie. Sur les franges du projet, la traversée des hameaux succédait à des routes départementales et ainsi de suite. Lorsque nous nous rapprochions de Paris, le tissu devenait plus dense et nous avons été écoeurés par la répétition des mêmes zones pavillonnaires.

  
Il y a la ville que l'on se représente - ses grandes places et ses avenues bordées de boutiques, ses parcs square et jardins - et cette impression diffuse d'une identité qui s'en dégage. Il y a aussi ce long tissu urbain presque ininterrompu, après de faubourgs et de zones, de petites maisons côte à côte, ces hangars commerciaux et ces zones logistiques, et puis les voies, routes et autoroutes, qui serpente dans le paysage découpant des morceaux d'espace. Il y a aussi le grand paysage construit par l'agriculture. Enfin il y a les Landes et les forêts, tout cet espace libre arpenté seulement par quelques uns. Lieux de vie, de production, de stockage, de jachère. Et tous constituent l'espace qui nous accueille. A partir de l'image d'un territoire dense, on imagine pouvoir en tous points trouver la trace de cette animation. Donc de vingt-cinq points théoriques formant un carré dont le centre serait la place Denfert-Rochereau, hasard même quadrillage géographique utilisé.

 

Les visites de chaque point ont été précédées par une succession sur la photographie aérienne d'Île-de-France. Très vite il a fallu se rendre à une évidence. Sur les vingt-cinq points, deux seuls se trouvant en ville tandis qu’au moins quinze sont dans des sous-bois. Soudain la méthode se dérobait, était-ce le bon moyen ? Qu'allions nous trouver ? Nous avons décidé d'appliquer le protocole et de pénétrer la forêt. Ce ne fut pas toujours facile, et ce ne fut pas toujours le même sous-bois. Du sous-bois propret de la forêt de Chantilly aux taillis le plus denses des bois non entretenus, nous sommes devenus des typologues du sous-bois. Quelles conclusions en tirer ?

 

Pour nous aider dans nos recherches, nous avons utilisé deux GPS : un GPS routier permettant d'approcher au mieux les points à partir de la toponymie indiquée par la carte routière puis un GPS nautique permettant de localiser le point au mètre près. Un soir, fourbus comme à l'accoutumée après nos errances sylvestres, l'obscurité s'était faite et nous traversions une forêt en voiture tout en observant sur le GPS routier que celle-ci n'existait pas sur sa cartographie. Empruntant ensuite une voie rapide qui ne menait au triangle de Rocancourt, on remarqua que le GPS décrivait particulièrement bien les bifurcations en indiquant le marquage au sol qui les accompagnait. Nous étions bien dans un système de représentation. Faisant un effort similaire, nous avons repensé aux routes départementales et communales que nous avions emprunté toute la journée, à leurs ineffables aménagements de sécurité et de signalisation routière, à ces mille entrées de Bourg, à ces placettes publiques et à ces champs de pavillon, pour comprendre que nous étions là encore dans un système de représentation plus fort et plus marquée, pour lequel nous étions conditionnés depuis l'enfance. Et si finalement l’expressive géographie de points théoriques n'était que l'expression de la nature de l'espace ? Une nature donc, pas celle des arbres et des écureuils mais bien celle d'une vacance de la représentation et de la spatialité brute. De Platon à Descartes, de Bergson à Deleuze, des théories de l'espace sont constituées. Ce que la philosophie avait ébauché, la sociologie l’a reprise avec la triplicité de l’espace vécu, pensé et de représentation. Nulle envie pour nous d'ajouter la théorie à la théorie. Nous vivions juste l'expérience de la nature de l'espace alors que nous étions partis pour donner l'image d'un territoire urbain et organisés, nous voilà confrontés aux sous-bois où le point théorique recherché pourrait très bien se situer deux mètres plus loin, plus haut au plus bas, où toute tentative cartographie s’attacherait à de simples variations - le velouté d'une pente, la densité des plantations, le tapis de feuilles mortes, etc. - alors que nous cherchions ce vaste espace urbain ininterrompu et innervés par la technologie routière et communication. Enfin, avions-nous à ce point échoué ?

 

Le premier constat était que nous étions dénués de toute représentation en abordant ces localisations théoriques. La deuxième vint juste après, parce qu'il n'empêche que ces sous-bois, ces villages, ces banlieues se trouvent dans une même spatialité et que dans notre navigation erratique, nous passions de l'une à l'autre et que chaque partie contenait des traces de l'autre et que seule changeait l'occupation de l'espace. Tout se passait comme si un village était fait d'éphémères aménagements dans ce grand tout. Ce qui différencie les sous-bois de leur environnement, c'est l'absence d'une qualité d'usage et donc de représentation. Lorsque l'on jouit d'un usage, on le symbolise d'emblée par une représentation qui dédie l'objet à son d'usage et qui nous fait comprendre à sa seule vision la virtualité qu'il enferme. Hélas, perdu dans les sous-bois, on comprend que seules varient dans ce territoire les densités d'usage et de représentation. C'est bien la somme de ces densités qui créent le territoire.

 

Le plaisir de l'expérience démontrait une autre voie, celle d'une certaine pragmatique ou la théorisation s'efface devant la perception jubilatoire de l'espace brut et de la nouvelle dimension que lui confère cette actualité. Nous avions alors face à nous un objet manipulable en tous sens. Libre de toute contrainte de représentation est apte à recevoir tous les usages, nous avions devant nous un jeu pour nouveaux nés. Cela m’a rappelé que j’avais passé une partie de mon adolescence, révolté comme tout un chacun, à pratiquer de longues courses dans les bois. Chaussé pour la randonnée et habillé d'un treillis, j'ai arpenté les bois alentour et chaque moment de liberté était passé à vadrouiller solitaire et invisible. À force de les parcourir en tous points, les bois m’étaient devenus familiers et je me faisais un point d'honneur de cheminer sur de longues distances sans passer par des zones urbanisées, juste en me translatant d'un massif forestier à l'autre. Cet art de la dissimulation et de la pérégrination m’était essentiel et peu à peu j'étais devenu un coureur des bois, obsédé par cette seule activité. Ignorant les propriétés, sautant par-dessus les murs, traversant taillis et futaies, longeant parfois la lisière pavillonnaire, les sous-bois m’étaient devenus familiers et chaque recoin possédait une infinie qualité. J'ai délaissé peu à peu les bois pour me consacrer à la géographie et à l’urbanisme en reniant presque cette période sauvage et désolée. Et voilà qu'aujourd'hui, sur les lieux mêmes de mon rêve enfantin, je reviens.


Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /2009 12:06

La voiture s'immobilise à l'intersection de deux chemins de terre. Elle est engagée sur un petit chemin herbeux qu'il l’aurait conduit si elle l'avait suivi vers un vallon s'enfonçant au coeur de la forêt. Les deux occupants de la voiture descendent. Ils sont fourbus. Dans le soir qui tombe, ils sortent du matériel du coffre de la voiture puis s'engagent à pied sur l'autre chemin. D'après le GPS que tient un des deux hommes il y a 800 m à parcourir. Le chemin est détrempé par les pluies récentes et le ciel porte des nuages gras tandis que le soleil a disparu. Le chemin est parallèle à un champ de maïs récemment moissonné. La distance que les deux hommes parcourent dans cet endroit non identifié semble irraisonnable mais ils suivent méthodiquement l'indication des satellites que relaie boîtier noir.

 

Bientôt il faut quitter le chemin car la direction indiquée nécessite de traverser un labour récent. Au loin le chien d'une ferme aboie. Il faut traverser cette terre collante qui rend chaque pas difficile et les deux hommes progressent maintenant avec difficulté. La couleur du ciel à quelque chose ténébreux mais ils arrivent à la lisière du bois et bientôt le souvenir de la plaine s’évanouira dans une lente progression à travers les ronciers. Suivant toujours la flèche du GPS, ils sont obligés d’avancer en ligne droite malgré les contournements rendus nécessaires par les obstacles naturels. Lourdement encombrée par leur matériel, les deux hommes descendent un coteau dans l'épaisseur de la forêt. L'indicateur du GPS commence à s'affoler. La distance au point diminue et sous les frondaisons épaisses, la réception satellitaire pose soudainement problème. Il faut laisser le temps au boîtier noir de s'assagir, reprendre sur quelques mètres puis attendre à nouveau pour comparer les distances et s'apercevoir que l'on a fait fausse route un instant, reprendre la route éprouvante, un chemin sans chemin. Soudain dans une combe, au milieu des chênes et des châtaigniers, la machine semble s'apaiser et le point est trouvé. Pendant la lente progression des deux hommes, l'obscurité s'est faite et lorsqu'ils installent un trépied au sol on n'y voit plus qu’à une dizaine de mètres. Le ciel n'est plus visible à travers les arbres et l'épaisse couche de feuilles mortes qui tapit de sol ressemble à un tapis infini supportant l’émergence de troncs insolites.

 

Suivant leur obsession, les deux hommes ont monté un appareil photographique en tête du trépied et méthodiquement prennent une vue en direction de chaque points cardinaux à partir du point théorique qu'ils ont identifié dans l'espace géographique. Bientôt, leur tâche achevée, ils reprennent le chemin en sens inverse. Le bruit de leurs lourds pas s'enfonçant dans les feuilles est le seul bruit qu'ils peuvent encore entendre. Ils regagnent lentement la lisière du bois, le champ, le chemin et ils atteignent la voiture bien en arrière quand soudain des phares apparaissent. Apparition sur un chemin isolé à la frontière d'une bourgade a connu. La voiture arrive à leur hauteur et une vitre se baisse. Une voix de femme demande s'ils n’auraient pas vu un chien à la mâchoire broyée. Les deux hommes répondent par la négative, d'ailleurs depuis le début de la journée à la recherche de points théoriques sur la carte de l'Île-de-France, c'est la première fois qu'on leur adresse la parole. La vitre se ferme, les phares de la seconde voiture balayent maintenant les champs devenus noirs. La passagère passe fébrilement un appel téléphonique qui s’avère inutile puisqu'il n'y a pas de réception dans cette lande désolée où chacun cherche quelque chose et partage avec tous le même abandon.

Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /2009 17:41


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