Articles et opinions

Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 17:23

La  lecture d'Henri Bergson (« Matière et mémoire ») conduit à considérer  la matière comme du temps consolidé dans l'instant. Dans « Matière et mémoire », il écrit que le vrai mouvement est la matière même, soit une matière-mouvement. On entre avec cette expression dans un univers matériel d'images-mouvement cher à Gilles Deleuze qui s’est d'ailleurs intéressé à Bergson. Dans son Cours du 5 janvier 1981 intitulé « Image-Mouvement, Image-Temps », Deleuze  rappelle que dans l’univers d’images-mouvement, le mouvement est la coupe de quelque chose, dans la durée. Or ces coupes sont les mouvements eux-mêmes, « à savoir les faces de l’image ». Le plan de coupe, autrement dit plan de matière, est pour Bergson une coupe instantanée dans le devenir en général. Deleuze y voit lui une coupe mobile, c'est à dire une coupe qui comprend du temps. A la lumière de ces précisions, la compréhension des formes temporelles devient aisée : il s’agit de formes mobiles constituées par l'avènement en un lieu des mouvements de la matière.

Appliquée à l’urbanisme, cela devient une superposition d’événements matériels contenus dans la structure urbaine. Dans Roma (1972), Frederico Fellini met en réseau des histoires personnelles, des événements politiques, des formes du passé et des fantasmes comme lorsque les ruines antiques laissent passer la horde bruyante des motards. Voila ce que peut être une composition de formes temporelles. 

Samedi 10 avril 2010 6 10 /04 /Avr /2010 22:12

Le MIPIM 2010 s’est tenu à Cannes le mois dernier. L’Asie et l’Orient tirent toujours l’urbanisme mondial malgré un marché immobilier prudent. Les pays asiatiques et orientaux présentaient d'imposants projets : 570 000 m pour le projet « Dream hub » de Séoul (signé Daniel Libeskind), 550 000 m pour le centre d'affaires « Stone Towers » du Caire (de Zaha Hadid) ou encore une île artificielle de 43 ha au Bahreïn (agence SOM). Le gigantisme des programmes mixtes — associant bureaux, commerces, logements et loisirs – et le recours à des stars de l’architecture démontrent que la crise immobilière de 2008-09 n’a pas refréné les grands investisseurs dans leur velléité de créer de toutes pièces des morceaux de ville. Nous sommes définitivement passés de l’immobilier spéculatif au projet urbain, fût-il porté par des investisseurs privés. Le quartier de la Défense y présentait aussi son plan de renouveau pour 2016. L’euphorie immobilière va y permettre l’édification de tours aux noms évocateurs tels que Ava (GCI-Benson Elliot), Carpe Diem (Aviva), Air 2 (Carlyle Group), Majunga et Phare (Unibail). La double tour Hermitage dépassera même les 300 m de hauteur alors que Jean Nouvel déclarait récemment forfait pour sa fameuse tour Signal. Dans un contexte spéculatif tendu, ces tours seront souvent issus de démolition – reconstruction et les signatures architecturales seront moins prestigieuses (hormis Normam Foster pour les tours Hermitage).

 

Dans un même temps se tenaient à Bordeaux, et sous l’égide du club Ville et Aménagement, les 6ème entretiens sur l’aménagement. Autre sont de cloche ici puisque les préoccupations sociales et environnementales étaient au cœur des débats. En période de crise, la question de la mixité sociale prend une tout autre tournure avec la précarisation d’un grand nombre de foyers. Le programme national de renouvellement urbain fut abordé pour pointer la nécessité de mettre en place des stratégies urbaines englobant le logement, l’éducation, l’emploi et la culture. Les urbanistes sont donc sommés de s’éloigner des procédures classiques pour mettre aux points des stratégies de territoire où les opérateurs immobiliers sont des partenaires importants.

 

D'un côté, les investisseurs se font urbanistes, de l’autre les aménageurs publics ouvrent la ville à une gouvernance plus large qui établit des projets de territoire associant l’ensemble de la société. Espérons que la ville durable naîtra un jour à la confluence de ces deux démarches.

 

JR

Publié en chronique d'abonné sur www.lemonde.fr

Mardi 23 mars 2010 2 23 /03 /Mars /2010 20:59

J’écris ces lignes au centre d’un lac lové dans un cirque de schiste boisé. On pourrait se croire au Canada si ce n’étaient les constructions estivales qui en bordent les rives et qui rappellent l’engouement touristique que suscita l’endroit dans les années soixante-dix. La surface de l’eau est irisée par la brise et des cris d’animaux proviennent de la forêt, ponctués par le saut sonore des petits poissons cherchant ainsi à échapper à la voracité de quelque carnassier.

 

Lorsque je suis arrivé dans la région, celle qui allait devenir ma compagne, et que je venais à peine de rencontrer, me dit que sur le lit de ce lac artificiel reposait un pont gallo-romain. Elle m’emmena sur les lieux et nous découvrîmes avec surprise le lac vide de toute eau et le pont jaillissant de la vase. J’avais alors suspecté que cette femme fut de la race des fées. Après tout, nous étions sur les terres de la fée Mélusine, génie aquatique par excellence et bâtisseuse de surcroît. Elle était réputée pour sa facilité à bâtir en une nuit des châteaux et avait apporté la prospérité par ici avant de tout détruire à la suite d’un différent amoureux pourtant sur la confiance dans le couple. J’étais prévenu de ne pas m’aventurer dans cette étrange contrée où l’eau, l’amour et l’architecture savante étaient liés.

 

Le lac est né de la régulation des eaux tumultueuses de la rivière qui en aval forme avec deux autres cours d’eau un vaste delta marécageux. Un barrage maintient solidement le lac et abrite à ses pieds une station d’eau potable qui alimente le département voisin par de longues canalisations passant par la plaine agricole. Ici l’eau fait vivre et mourir dans une dualité propre à cet élément. Il y a longtemps, la mer venait là, puis s’est doucement retirée pour former le golfe des Pictons et, plus tard, le marais Poitevin. Au prix de formidables travaux d’aménagements entrepris par des moines, la région a peu à peu été conquise sur la nature et il reste dans les mentalités cet esprit pionnier propre à ceux qui ont lutté contre les éléments pour s’enraciner. Les crues et inondations ont modelé le terrain et fait naître la peur des hommes, qui n’ont cessé d’endiguer et de se préserver du déchaînement des eaux jusqu’à la construction au vingtième siècle d’une série de barrages dont celui-ci. Le risque demeure et la récente tempête mortelle qui a ravagé le littoral atlantique tout près le rappelle amèrement.

 

Pourtant l’âpreté du lieu a donné naissance à une architecture remarquable à la Renaissance. Très certainement exaltée par cette lutte magnifiée contre la nature, les hommes ont bâti de grands édifices religieux mais aussi des bourgs raffinés qui ont été des hauts lieux de la culture intellectuelle au 16ème siècle. La ville située en contrebas du lac s’enorgueillie de la maxime « fontaine jaillissante des beaux esprits » qui en dit long sur les rapports de la pensée à l’eau. Et si on postule que la Renaissance correspond à l’introduction de la féminité en architecture avec l’allègement des structures et l’affinement des formes ornementales, on obtient une trilogie païenne où la femme se place en médiation entre l’élément aqueux et la culture.

 

Si je devais expliquer ma présence en ce lieu, j'invoquerais volontiers le renoncement au monde, à l'image de la grotte qu'on peut entrapercevoir sur le coteau boisé où un célèbre ermite vécut sa vie durant pendant que la fureur du monde se déchaînait autour de lui. Mais il ne s'agit pas de cela. Plutôt une mise à distance de mon sujet d'étude puisque je cultive alternativement l'amour et la haine des villes. Au centre de cette masse passive, une rêverie est possible ; elle me porte vers la multitude pressée des hommes s'entassant dans des agglomérations lointaines.

 

Lorsque je ne rame pas, le canoë semble immobile, sans  dérive visible dans l'eau molle, puis reprenant mon effort, par le mouvement ferme de l'étrave, je ressens l'écoulement et je m'interroge sur la condition fluide du temps. Le mouvement s'accompagne d'innombrables clapotis et remous provoqués par la danse de la pagaie qui rappelle à la réalité physique du monde. A côté de ce matériau, l'espace apparaît comme un construit social, le produit d'une fabrication collective et parfois contradictoire et dont les villes sont les chefs-d'œuvre par la minutie des intentions interpénétrées qui les composent. Elles ne sont que des paysages d'événements, à condition toutefois d'accepter l'idée que des temporalités différentes peuvent être en jeu.

 

Le temps est une ressource épuisable et il représente pour nous un capital vital. Alors que le développement durable prône l’économie des ressources, il nous revient d’interroger notre mode de consommation du temps. Pour économiser du temps, pour aller plus vite notamment, nous consommons les autres ressources naturelles jusqu’à leur épuisement. Mais quoi que nous fassions, notre propre temps s’épuise inexorablement. Raisonner nos modes de consommation passe donc par une meilleure gestion du temps. La consommation de l’espace intègre depuis longtemps notre réflexion globale dans le champ de l’urbanisme. Quand est-il du temps ? N’avons-nous pas intérêt à nous préoccuper du temps et de la succession des durées ? Ce sera au prix de cet effort de recherche que nous ferons progresser durablement la qualité de notre habitat. Car, en matière d’aménagement, la considération de l’espace ne suffit plus à organiser nos cités alors que les aires urbaines ne cessent de croître et que nous arrivons à épuisement du capital spatial dans les centres-villes. Nous atteignons l’ultime consommation de l’espace et désormais c’est bien dans l’organisation de la mise à disposition de l’espace dans le temps que se joue la partie.

Je reviens peu à peu à ce qui m’entoure. Le canoë est fait de trois corps pneumatiques qui assurent une floraison parfaite. La possibilité de le ranger dans un sac à dos m’a paru bonne pour mes projets. Je compte bien descendre par la rivière d’ici jusqu'à la mer distante d'une quarantaine de kilomètres. Ensuite, dans quelques années, j'ai bon espoir de remonter la Loire de son estuaire à sa source. Je rêve de ce projet depuis déjà très longtemps. Il me ferait parcourir mille kilomètres et découvrir depuis la voie fluviale, et à rebrousse poil, les villes et les paysages qui la bordent. Peut-être que cela restera un doux rêve. J’apprends pour le moment à vivre avec Hortense. J'avais oublié de préciser que le canoë se prénomme ainsi sur proposition de ma femme. Hortense est photographe. Nous la connaissons depuis peu et sa beauté nous a réjouit. Je crois que ce n'est pas un hasard si l'art photographique, et son rapport au temps, est venu dès le départ s'installer dans cette aventure.

 

Le soir commence à tomber et l'humidité se fait pressente. Il est temps de rentrer. Mais je reviendrai au milieu de ce lac et j'écrirai à nouveau.

 

Fait le 21 mars 2010 à Fontenay le Comte par d.u.M.s pour "La Source", première exposition du Labo par ferdinand(corte)™, Les Moulins, Centre d’Art Le Lait, Albi, du 27 mars au 15 mai 2010 et sur http://lelabo.centredartlelait.com/22

 

Jeudi 18 février 2010 4 18 /02 /Fév /2010 20:50

La nouvelle génération de services articule des services, des lieux et des biens. Ce concept prend le nom d’environnement intégré. Un bon moyen de l’aborder consiste à regarder l’exemple de la révolution automobile en cours.
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La voiture servicielle

L’automobile fait débat dans notre société. Avec un taux de motorisation par ménage de 80% et une part de 86% dans nos déplacements, ce modèle économique se voit pourtant ébranlé par la fin de l’énergie bon marché et la montée de la conscience environnementale. En réaction se développe sous l’impulsion des grands constructeurs le concept de voiture « « servicielle »1 avec de nouveaux usages et de nouveaux réseaux.

Imaginez ne plus être propriétaire de votre voiture mais pouvoir en utiliser une quand bon vous semble sans entretien, réparations ou frais d’assurance : c’est l’auto-partage. Neuf ans après son lancement, le service Zipcar est disponible dans une soixantaine de villes des Etats Unis et met en partage quelques 6.500 véhicules pour 325.000 membres. Son succès est tel que l’université d’Harward en a fait un cas d’étude. Ce concept s'implantera dès septembre 2011 en région parisienne avec l’Autolib’. Imaginez maintenant pouvoir repérer une place de stationnement libre grâce à votre GPS ou trouver un covoiturage avec votre téléphone portable. Les nouvelles technologies se rendent utiles pour faciliter les déplacements urbains et de nombreuses applications existent déjà. Ces exemples montrent que la voiture en temps qu’objet perd son autonomie pour s’intégrer dans une chaîne de mobilité dont elle n’est plus qu’un élément.

Ce faisant, le visage des grandes agglomérations se transforme peu à peu : la ville se numérise. Les écrans sont sur les façades, dans les lieux de transports, dans nos poches avec un mobile. Ces systèmes dialoguent entre eux et interagissent avec leur environnement. L’opposition stérile qui a polarisé le débat jusqu’à ce jour entre la voiture et les transport en commun est en train de laisser avantageusement la place à la possibilité d’une offre globale entre un nombre accru de modes de transport mais avec une source unique d’information sur le meilleur moyen d’effectuer un déplacement en fonction de l’état des réseaux et la disponibilité des véhicules.



Combiner des services, des lieux et des biens

On voit bien que les frontières deviennent floues entre les modes de transport. Ce n’est pas un hasard si la SNCF s’est portée candidate à la consultation d’Autolib’ sur le modèle du Vélib’. Nous entrons dans l’aire d’une culture de la mobilité et du Green Design qui stimule l’émergence de nouveaux environnements articulant des services, des lieux et des biens. Sous la formule d’environnements intégrés se cache la possibilité de produire des situations de vie intégrant des concepts d’organisation, des lieux et des biens. Comme nous l’avons vu avec la voiture, la possession d’un bien peut être remplacée par un service de mise à disposition d’un bien identique mais renouvelable et toujours entretenu. Le bien matériel est alors intégré à un service plus vaste qui colle finement aux besoins de l’utilisateur.

La formule même d’environnements intégrés provient de l’informatique. Un environnement de développement intégré (EDI) décrit un programme regroupant un ensemble de différents outils se combinant pour faciliter le développement de logiciels. Si nous revenons à la société contemporaine, on s’aperçoit que nous avons des réponses ponctuelles à des besoins mais que ces réponses se superposent mal. Un environnement intégré structure l’ensemble des réponses à donner à une situation en mêlant simultanément les lieux, les biens et les services avec un mode d’administration invisible pour l’utilisateur. Reprenons la consultation Autolib’ : le mandataire doit s’associer avec un gestionnaire de parking, un gestionnaire de location de véhicules ayant une forte expérience, un fabriquant de voitures électriques, un développeur d’applications informatiques de gestion de compte, un réseau de téléphonie mobile, un fabriquant de cartes magnétiques et une kyrielle d’autres entreprises pour la maintenance et le nettoyage des voitures… pour offrir un service simple et intuitif à l’utilisateur.

 

 

Créer de nouveaux territoires

 

Et les lieux dans tout ça? La révolution est bien là, les services s'enracinent dorénavant dans les lieux pour créer des ambiances qui les transcendent. Jusqu'à présent, les consommateurs devaient se rendre dans des lieux dédiés pour trouver un service et cela évinçait les besoins de courte durée ou irréguliers. Aujourd'hui, nous observons un retour du « locus », où les services associés à des biens vont à la rencontre des consommateurs pour s'intégrer dans leur territoire de vie. L'offre ainsi générée associe des lieux, des biens et des services. « Après avoir diversifié les biens puis les services, la nouvelle technologie générique permettra de les conjuguer afin de satisfaire cette demande » explique Michèle Debonneuil auteur de « L'espoir économique. Vers une révolution du quaternaire ».

 

L'espace public devient soudain le lieu propice à la livraison de ces services et ce n'est pas pour rien que les lieux de transport jouent un rôle majeur dans cette nouvelle économie. Situés sur le passage de beaucoup de citadins, ils offrent un point de livraison rêvé pour des services ajustés au mieux à leur besoin (de la vente à la mise à disposition de bien ou de savoir-faire). Ce faisant, ils enrichissent considérablement l'intérêt de ces lieux pour les consommateurs en leur conférant une plus value et une nouvelle identité.

 

Demain, nos rues et nos gares deviendront sans doute des espaces providentiels, où trouver ce qu'il vous faut sera simple à condition d'en payer le prix. L'hybridation de l'urbain et des technologies permettra d'associer des lieux, des biens et des services dans un montage complexe pour l'opérateur mais simple pour le consommateur.


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1-    Pour reprendre le titre d’un récent séminaire organisé par le groupe Chronos en partenariat avec le journal le Monde.


 

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