d/ Récits et fictions

Dimanche 10 avril 2011 7 10 /04 /Avr /2011 23:01

6H30, s’extirper du lit, avaler un thé en lisant vaguement le journal. 7H30, réveiller, amener les enfants chez la nourrisse. 8H00, premier rendez-vous avec une équipe de gestion urbaine de proximité. 8H45, rencontre d’un riverain mécontent, modification d’un aménagement en cours, l’entreprise renâcle, la journée commence mal. Le téléphone portable commence une danse qu’il n’arrêtera plus maintenant en vibrant régulièrement au fond de ma poche.

 

9H30, arriver au bureau, dire bonjour, motiver les troupes, recueillir les messages urgents et donner des directives. Ouvrir ma messagerie puis la refermer effrayer par le nombre de messages à lire, pourquoi tant de gens écrivent la nuit ? 10H00, réunion de direction, le temps en calme. 11H00, rencontre avec un élu local, là c’est long et fastidieux. 12H30, s’assoir, commander, manger. Un SMS m'apprend le cancer d'un ami. 13H30, se pencher sur le prochain concours, travail entrecoupé d’appels téléphoniques et des questions des collaborateurs. Je n'y arrive pas, ce sera pour dimanche.

 

15H45, appel de mon ex-femme qui veut encore changer les dates de garde. 16H00, préparation de la réunion du soir. 17H00, point avec ma secrétaire. Les appels diminuent mais vient le temps de traiter les urgences du jour. Déposer sur le bureau les trois ou quatre dossiers brulants, rédiger à toute vitesse les notes nécessaires. 18H30, ouvrir enfin la messagerie tout en écoutant les messages laissés toute la journée sur mon téléphone portable. 3 appels de la banque. Accorder un minimum d’attention aux soixante messages restants après épuration des publicités et des copies. Répondre, imprimer, classer. 19H30, sauter dans la voiture. 20H00, la réunion publique commence, l’assemblée s’échauffe. Expliquer, argumenter. 22H30, débriefing avec les élus, le projet avance.

 

23H00, se gaver de barres chocolatées en conduisant la voiture. Les enfants dorment depuis longtemps. Rentrer sans faire de bruit. Ecrire cet article qui aurait du être rendu il y a trois semaines. Boire un verre. chercher le sommeil. Sentir le néant.

Dimanche 5 décembre 2010 7 05 /12 /Déc /2010 15:55

What a grand city it is

 

Precious little girls

Stroll with

Cautious little men

 

Daring little velvet legs

O

With calm little cautious eyes



Drachen

 

J’ai vu Gucci hanté de qataris

Et ils m’ont dit

Transforme l’argent en or

 

J’ai vu Dieu flotter sur des herbes vagues

Et il m’a dit

Construis là où il n’y a rien

 

J’ai lu Rainer Maria aux sueurs sublimes

Et il m’a dit

Mais aime-les, tes dragons

 

J’ai cru Love aux pelouses de Neuilly

Et il m’a dit

Qu’était-ce donc que tu cherchais avec moi ?

 


 

A Auteuil

 

A Auteuil, les enfants déjà frémissent d’arrogance, et les balles de tennis voyagent dans l’air sous contrôle, et les Rolls ronronnent de silence sous leurs housses, et les jeunes filles sont des armes, et les chiens sont des rois, et les gardiens d’immeuble règnent sur le marbre et les chromes, et les systèmes d’alarme gardent des balcons vides de fleurs et d’ennui, et Dieu lui-même est convoqué par le silence et l’ordre.

 

 

Ligne 9 


Ligne 9, c’est la raréfaction vers le plaisir, le chariot mystique cahote vers Babylone. Long glissement vers l’Ouest, et peu à peu le vide se glisse entre les choses, les articule. La diction du vide, la saveur de l’hébétude, des rayons de soleil traversent une poussière de limbes. Toutes choses et êtres se gardent, se regardent, attendent. Les pelouses confidentielles attendent, et sur le périphérique les voitures en pleine course attendent aussi, et le balancement des arbres, et les vitrines impeccables tendues sur le vide attendent aussi patiemment.

 

 

Inexplicablement

 

Boulevard d'Auteuil un rayon très oblique vous frappe, un étroit cône d'or liquide entre les feuilles vertes des arbres dans lequel tourne au ralenti une cohorte de plancton. Bon. Avant il n'y avait rien et là subitement dans l'air quelque chose gonfle, non subitement est là depuis toujours et infini, et il y a même de la musique et des odeurs qui sont déjà un film. Ce n'est qu'un instant peut-être, mais vous sentez bien qu'il relie des choses très anciennes et familières qu'il essaie de dire quelque chose alors que vous êtes presque aveugle et sourd. Au fond de votre perception bat une porte mystérieuse.

 

 

Sur le canapé blanc

 

Elle me regarde, et il y a le bichon aussi sur le canapé blanc, frétillant. Dans vingt minutes les enfants, oui. Le café dans ma tasse, la scansion des heures, des terribles heures d'Auteuil sous ce gris que je ne sais pas nommer. Je vois ce visage ravagé près du mien, je vois cette main de squelette dans ce décor de série télévisée des années quatre-vingt. Le bichon gronde, une horloge invisible me compte, la peau se dégrade lentement, dans une extase de nouveau monde des créatures échappent à toute pesanteur, s'échappent à une vitesse vertigineuse vers la fiction pure, vers le paradis, vers la puissance et le désespoir.

 

 

Dans ces grands cônes violets

 

Porte d'Auteuil, tout ce que vous voulez. Symphonies, grandes vagues,  orgues, ors. L'air du matin est un grand cône violet, friselé d'or. Sur ces boulevards s'étire la richesse qui est la paix et le calme. Et le calme est la danse précise des livreurs et les majordomes qui lustrent des limousines ou balaient des trottoirs de marbre. Tout cela en silence, absolument, si ce n'est le cliquetis de désir des jeunes filles qui sont les Gardiennes et les Muses et le Contrôle.

 

Porte d'Auteuil, tout ce que vous voulez: orgues, symphonies dorées, oui. Dans ces grands cônes violets, nulle autre musique que la rosée du matin, lustrale, inconnue, seule, divine.

 


Dedans

 

Chaque cité était une grande famille que la peur unissait.

RENE CHAR

 

Les âmes, les esprits, dans les corps. Les corps et leurs yeux fatigués, ou amusés, dans les maisons assemblées avec un soin passionné qui délimite le dedans et le dehors Et le dehors, c’est encore une espèce de dedans sans recoin où Dieu voit tout. Quand bien même subsiste un recoin de brume bleue plus sombre, plus inconnu, dans une forêt qui s’effraye elle-même, il reste contenu par quelque chose, avant les montagnes, sous le ciel, dans l’Ordre.

 

JPD

Jeudi 25 novembre 2010 4 25 /11 /Nov /2010 22:47

Méduses

 

Entre New-York et Boston. On roule dans le noir,dans le brouillard. La route est longue, l'espace immense, tout est noir. Autour de nous lesénormes voitures américaines bondissent mollement comme des éléphants de mer. Aux abords des villes surgissent des publicités violemment éclairées, des bandeaux luminescents suspendus par de hautes potences métallique que l'on devine à peine dans le ciel noir. Nourriture. Voitures. Téléphones. Services divers. Aussi les "convicts" en photo avec le fameux "WANTED". Un violeur et une femme recherchée pour meurtre s'intercalent avec les pizzas, le real estate, les vacances aux caraïbes, la bière Bud Light, les compléments alimentaires qui font maigrir, le site de rencontres en ligne. Tout est mis sur le même plan, exposé bien à plat dans la même lumière, le même graphisme. Ultimement, une publicité pour la publicité occupe les panneaux vacants. Le vide n'existe pas, ne doit pas exister dans un environnement pareil. On traverse tout cela comme dans un rêve, un cauchemar. On traverse dans le noir dans ces étranges voitures à la fois lentes et rapides, on happe silencieusement ces lumineuses méduses d'information, on n'est plus que rétine et vitesse à la manière du capitaine Bowman en route vers Jupiter dans son vaisseau, rétine hallucinée. L'impression d'irréalité ne diminue pas à mesure qu'on entre dans l'alpha et l'oméga d'un monde si furieusement matérialiste qu'il en devient fantastique. Toute cette violente nature est tenue à distance par un imaginaire plus violent encore, un ordre plus impérieux, un mythe plus étrange. Ce n'est pas seulement qu'il ne reste plus que les choses, les produits qui semblent vivre leur vie propre en dehors de nous. C'est qu'il ne reste plus que leur trace, leur image, leur artefact de méduse qui flotte dans le brouillard noir. Tout, chaque chose est réduite à son résidu sec d'information, si finement diffusée et grainée qu'on a désormais affaire à un plancton d'information que l'on happe, que l'on gobe presque inconsciemment en lieu et place du monde. Mais c'est ça le monde. C'est ce que nos branchies humaines peuvent filtrer du monde.

 

Les phalènes

 

Chaque chose était posée dans une petite nuée d'espoir réfléchi et vorace, et eux régnaient sur ça, il me regardaient avec leurs yeux de Bambi, avec leurs yeux de phalènes à ceci près que les lumières autour d'eux étaient candides elles aussi, il me regardaient avec déférence, avec effroi, avec amusement, et nous parlions je crois, et nous riions, et nous échangions précautionneusement des éléments de langage, des mots, des idées, des souvenirs peut-être que nous glissions poliment sur le formica, que nous nous passions un peu timidement avec comme des poignées pour les saisir, mais non, ce n'est pas possible me disais-je si bois moi seul sera ivre, et personne ne comprend ce moment comme eux, et les lumières et les cris sur le boulevard veule sont pour eux, cette promesse, et non, nous ne sommes pas dans la même nuit.


Carrefour

C'est le jour où je ne crois plus en rien, où plutôt, où tout se disloque brutalement à la fenêtre; le je et le croire misérablement vaincus, repartent en déroute sous l'œil du Rien rieur. La station de métro, en bas, crache ses êtres étrangement bidimensionnels, noirs, pliés. Les voitures escaladent la rue en glissant sans effort, en tanguant légèrement comme des vaisseaux soyeux. On imagine les conversations, les diodes, le soir, le couple, la radio. Et je fixe toute chose comme à travers une brume stupide. Et j'attends patiemment quand tout le reste de ma vie s'offre vacant. En bas, tout attend inventé, d'invisibles rouages tournent, d'invisibles crans me scandent.

 

 

Code inconnu

Une longue file se forme devant la machine qui émet des sons désapprobateurs et l'angoisse de chacun naît du fait que, malgré l'attente relativement longue, on n'ait pas assez de temps pour comprendre, pour se faire une idée de ce qu'y se passe, et surtout de ce qu'il faudra faire devant la machine quand ce sera son tour. Il n'y a rien à faire d'autre, en vérité, que subir la pression de la colonne, de l'attente, de la machine. On pavoise, on raille avec son voisin. Et quand vient son tour quand il est temps d'obéir aux petites diodes impérieuses et aux bips exaspérés, il y a ce mur des regards dans son dos, d'une densité de loups où la peur de l'individu se mêle au plaisir de la meute. On va, on tape sur l'écran alors que l'intelligence mouline comme un écureuil fatigué et piteux, on s'acquitte de sa petite épreuve, penaud quand survient une agente elle aussi au bord de la crise de nerfs, on ramasse ses emplettes soudain curieusement honteuses sous le scan des regards et des lecteurs laser, on ose à peine un sourire de connivence avec le suivant et on s'éclipse, serrant son sac en plastique, bien en peine de trouver une contenance. Ah civilisation, société, souvenirs: salles de classes, salles de bals, salles d'armes, on rentre, on rentre tous la tête basse, qu'est-ce qu'on mange ce soir.

 

Le rideau

Oui, nous connaissons la règle, mais c'est plus fort que nous. Devant nous le rideau fait le monde et nous nous sommes devant à regarder, à éprouver. On ne touche à rien, on ne s'appesantit sur rien, on ricoche, on accélère dans les reflets, on reflète même avant eux, on anticipe: c'est le sens. Nous avons les mots et les images, cela glisse luminescent, facile et élégant sur l'écran. La maille souple, de rêves tissée, de chimères établie, est notre monde. Aussi malheur, malheur à celui qui perce, qui creuse, qui file la maille. Qu'y a-t-il de l'autre côté?

 

Fragment

Il ne nous sera pas donné de profiter du monde. Nous ne verrons ni les brumes, ni les vapeurs du matin, nous ne saurons pas les mystères. Faussaires nous sommes. Toujours nous devons fabriquer en nous, ou entre nous, un double du monde ravaudé d'images et de mots, d'affects et de sensations: et nous présentons cela plein d'espoir en face du vrai. Jamais ça ne coïncide. Partout nous voyons des hommes. Nature, animaux, ciels: même le rien nous en faisons de l'homme. Aussi, cette infrastructure que nous traînons partout comme un invisible cadavre. Ces choses que nous fabriquons pourtant pièces à pièces et qui peu à peu finissent par constituer un nouveau monde, que toujours nous ne voyons pas.

 

JPD

Jeudi 30 septembre 2010 4 30 /09 /Sep /2010 22:06

Le chat

 

 

Le chat erre insatisfait d’une maison à l’autre, il rampe dans les herbes hautes avec un air lamentable. Qu’on l’approche et c’est un concert de sons déconcertants, cris, sifflements, grondements. Ce n’est pas qu’il ronronne, non, c’est plutôt un grelottement, un claquètement creux de mécanique usée. De chat, il n’a plus que l’enveloppe et quelques gestes ataviques exécutés en automate : cette patte derrière l’oreille, ces étirements, ces quelques modestes bonds, ce n’est déjà plus lui, c’est l’inertie de l’espèce qui se continue en lui. Il attend, voilà, il attend ses maîtres comme un chien, comme une femme de marin, comme une maîtresse délaissée. Il se fout de perdre toute dignité à attendre comme cela, il n’est plus que cette attente, comme ennuyé d’avoir encore cette carcasse de chat à s’occuper, ce destin de chat encombrant et tout à fait inutile dans cette attente.

 

 

Regarde ce que tu ruines

 

Sur la lande déserte, dans la forêt maigre, dans mes pensées. Dans la lumière du jour, des constructions fragiles, des architectures changeantes, des ombres, des frémissements. Cette toile d’araignée qui apparaît et disparaît à la cavalcade des nuages, cette sourde angoisse que l’on apprend à aimer, ces battements du cœur. Ces mille fils qui te relient à tout et à tous, et qui apparaissent et disparaissent, qui te tirent et te propulsent. Ces machineries invisibles, ces cathédrales de crainte, ces dragons. Et inexplicablement, dans le blanc du jour si fidèle, dans le rien pourrait-on dire, dans la lumière argentée qui hante les bancs de sable, brusquement le bonheur absolu d’être en vie.

 

 

Village de vacances

 

Structures à la dérive, châteaux de cartes de murs blancs posés là comme des épaves ou résonnent des rires d’enfants, des ombres de couleurs en polaroïd, ou s’effeuillent d’interminables romans aux pages remplies de sable. Observatoires de couchers de soleil inconnus d’eux-mêmes, volets clos, hologrammes. J’imagine l’hiver, la nuit, les choses sagement rangées qui battent, qui luisent, qui racontent un mystère qui nous dépasse. Et les filets de pêche accrochés au mur, et les mouettes d’émail bleu sur les assiettes, et les bateaux dans leur bouteille.

 

JPD

Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 22:15

A l'arrière du scooter

 

Ce matin vers neuf heures j’étais à l’arrière du scooter, nous traversions Paris, il y avait cette agitation paisible qui précède les heures de grande chaleur. Je regardais le ballet des livreurs, et les terrasses des cafés, et les passantes en robe légère. Tout à coup rue du Renard sans que rien de spécial ne se soit produit, j’ai été dans le mystère du monde. J’ai été dans le mystère du monde, dans une compréhension immédiate des choses, sans mots, sans noms, sans significations. Tout à coup une sorte de clairière, très vaste, s’était établie dans le monde fourmillant de signes, de lettres, de détails, d’expressions de visages, de façades, de machines. Tout le réel s’était brusquement plié et je voyais à nu le bord de la clairière, la machinerie de l’envers, des décors, toutes la superstructure des masques. Cela a duré un moment, oscillant fantastiquement entre langage et matière brute, entre image et lumière, entre signes et aplats de silence. Quand le scooter s’est arrêté, tout s’est remis en place.

 

 

Kramer n'est rien

  

Kramer n’est plus rien, me dites-vous, c’est fini. Regardez, chaque soir on le repêche un peu plus bas, un peu plus loin. Finie, cette brillance insolente des soirées de la rue de Lisbonne, fini ce panache mêlé d’autodestruction qui fascinait tout le monde, finies ces promesses, ces chèques tirés sur le rien, cet emprunt gigantesque sur tout et sur tous. Et ce paquet de femmes et d’enfants, rompus, enchevêtrés, embrouillés au possible : qu’allons-nous faire de tout cela ? Car ce n’est pas à nous, tristes commissaires du chaos, ennuyés de nos missions, qu’ils ont envie d’avoir affaire. Otages troubles qui réclament toujours plus que leur part du drame, tout en disant le contraire. Le sens de Kramer, sa fin en quelque sorte, c’est justement ce crédit insensé qu’il puisait partout dans les regards, dans un rayon de soleil, au fond des verres, dans un air de jazz. Aujourd’hui c’est comme si le monde cessait de croire à tout cela – mais alors plus rien n’a de sens, la réalité entière bascule dans la banqueroute. Car tout est comme Kramer, et il ne faut jamais cesser d’y croire. Kramer n’est rien, d’accord, mais ce rien est nôtre, c’est notre existence, c’est avec ça qu’il faut nous débrouiller du monde. Et c’est précisément ça que nous détestons et adorons en lui.

 

 

Au Rosa B.

 

O make me a mask and a wall to shut from your spies

DYLAN THOMAS

 

Tenez-vous à l’écart, distant des choses. N’appréciez rien, ni la douce frondaison des arbres, ni les jambes des filles, ni la musique délicieusement décadente, ni le cocktail au fond de votre verre en plastique qui se réchauffe lentement, encore moins le décor rose et sucré. Soyez là comme par hasard quand bien même vous avez patienté des heures dans l’indifférence narquoise des videurs distingués. A la rigueur, soyez votre costume, c'est-à-dire soyez jeune, soyez mèche de cheveux, soyez lunettes de soleil, soyez montre. Soyez costume de pêcheur dont tout le monde semble se moquer alors qu’il n’y a que ça, à cette minute, qui compte. Soyez extrêmement attentifs à l’intérieur de vous-même, à l’affût, et à l’extérieur veillez à n’être vu que de profil, de trois-quarts, soyez mèche en mouvement perpétuel, soyez éclat de dents dans l’espace apparemment anodin, friendly, où toute faute se paye. Faute ? Quelle faute ? Eh bien, par exemple, jouir innocemment du moment, d’un verre de bière, d’un décolleté, d’un air de musique. Baisser la garde de l’indifférence rieuse qui n’est en réalité qu’anxiété vigilante. C’est le même combat depuis toujours : c’est le combat du ridicule et de l’atroce de la vie, le combat de l’inquiétude, la même depuis l’enfance, des autres, du monde, de cette petite conscience qui bat follement sans même le savoir un soir d’été dans un parc du dix-neuvième arrondissement de Paris.

 

 

 

Les vautours 

 

Il faut d’abord dire les relents d’huile chauffée et poussiéreuse qui prennent à la gorge dès l’entrée. Un réduit au fond d’une cour, logé dans l’épaisseur des immeubles. Le sol et les parois sont noirâtres, l’ensemble est violemment éclairé aux néons. Quelques machines noires, luisantes, des outils dans des caisses de bois crasseuses, dans un coin des tas d’épreuves traînent encore là. Je lis : L’INTERNATIONNALISTE, Journal d’analyse marxiste. Et nous sommes là, avec nos bières tièdes, avec nos charcuteries fripées, avec nos gueules de bois de la veille. Les gens arrivent par petites grappes, invariablement s’extasient tout en cherchant avec une légère angoisse un coin propre pour poser qui son sac à main, qui le casque de son scooter, qui les talons des escarpins achetés le jour même. Une imprimerie, rendez-vous compte, une vraie imprimerie avec des machines et de la crasse. La petite assemblée se tient un peu raide parce qu’il n’y pas d’endroit où s’appuyer, mais leurs yeux et leurs mines font le reste et peu à peu s’installe la même ambiance de négligence narquoise que partout ils emmènent avec eux, que continûment ils créent comme le milieu dans lequel il faut vivre. La bière est tiède, je me sens aussi peu à l’aise que possible mais je regarde leurs yeux, fasciné. Leurs yeux sont comme des pinces qui dissèquent, qui discrétisent toute chose pour l’emmener dans leur monde où elle errera interminablement sous forme d’image, de référence, de citation, d’allusion, de plaisanterie. Aussi je vois partir, impuissant, le tabouret en bois maculé d’encre, la rotative HEIDELBERG si fière, le massicot. L’imprimerie toute entière est sur le champ découpée, détachée d’elle-même et flotte sous forme de projet de loft. Je comprends quelque chose qui m’effraie : incapables de jouir du monde réel, il faut qu’ils en tuent un à un les objets pour les digérer, les transformer en ghosts vidés de leur sang. Diable, me voilà à la fête des vampires, vampirisé moi-même : il faut que j’écrive, il faut que je sorte de là, sur le boulevard, dehors, enfin anonyme, oublié, calé au fond d’un taxi chinois, dans le noir.

 

 

Shopping

 

Graves, le regard perdu, le visage résolu dans une moue forcée d’indifférence. Longs flottements entre les portants, les étoffes qui bruissent comme une forêt. Regards extrêmement obliques vers les miroirs qui sont des ennemis à prendre par surprise. S’il y a cérémonie, ce n’est pas pour les autres filles qu’elles évitent comme des poissons, avec une indifférence de sœurs, des congénères finalement peu séparées d’elles-mêmes. Pas non plus pour les quelques hommes qui traînent là, fantômes à l’œil creux, encombrés d’eux-mêmes, fatigués mêmes de regarder les collections de jambes, de seins qui se proposent là comme en coulisse alors que dehors, le jeu de la séduction reprend avec ses règles. Les plus hypocrites font semblant de s’intéresser mais ils n’y comprennent rien, c’est impossible, il faudrait passer de l’autre côté… Non, non, non, la cérémonie c’est autre chose, c’est… L’ordre immuable du monde aussi implacable et réglé que la course des astres, c’est la Nature et le Caché et le Profond et le Depuis Toujours. C’est le monde qui se dit là, un samedi après-midi de septembre rue Réaumur chez Kookai, à Paris.

 

 

Courir, ha courir

 

Au matin, tout est parfaitement en place. Autour du parc, la ville se déploie, se module en toits, en variations grises. Nous sommes contenus par mille choses, cette vague rumeur est notre milieu dans lequel on flotte. Et là, dedans, quelque chose s’ouvre qui est le parc. Et dans le parc, il y a encore cette excitation spéciale qui est l’espace du week-end. Il faut courir ; Il faut que ce besoin énorme de courir s’accomplisse. On court donc. On tourne tous ensemble sur le bitume luisant, sur les chemins, entre les plates-bandes, sous les arbres. Implacable mécanique. Il y a de rutilants costumes de sport et d’autres plus incertains, plus empruntés. Il y a des corps sublimes livrés à eux-mêmes, rendus au monde, à leur allégresse et qui semblent échapper à leurs occupants. Il y a ceux qui souffrent et qui aiment ça, il y a ceux ui souffrent et qui souffrent, il y a ceux qui font semblant. Il y a ceux qui croient qu’ils font, et encore ceux qui savent qu’ils ne font pas vraiment mais qui y croient quand même un peu, comme moi. Les bons jours on arrive à penser à autre chose, on laisse là son corps qui monte et qui descend, on est monté dessus comme sur un cheval, comme en voiture. Alors on regarde autour, on voit les saisons qui défilent, tac tac tac tac, à une vitesse effrayante. Ce n’est pas la nature, non, plutôt une poche dans la ville, un stade avec des arbres, un décor. C’est esthétique, sanitaire, plaisant, limité, prévisible, rassurant.

 

 

Canal blues 

 

Qu’avons-nous là ? Des dimanches après-midi de souvenirs, avec l’intelligence des choses. Des quartiers déserts, des canaux, des boutiques, tout un souple décor de ville qui luit doucement dans une lumière de vapeur, dans un rayon de soleil de printemps. Souvenirs. Sont-ils réels ? Et les faits mêmes dont ils sont les souvenirs fragmentaires, de quelle réalité étaient-ils ? D’aucune, sans doute, mais de la fragile respiration, du fil délicat de l’affect, de l’étrange palpitation, surgie de rien et pour rien, de la vie. Et la femme qui était à côté de vous, en ces beaux jours, et qui n’était que robe claire, rire et promesse de plaisirs ? Disparue, évanouie, son souvenir rangé quelque part, son sourire flottant dans quelque espace temps.

 

 

Ode aux boulevards déserts

 

Boulevard Serrurier, c’est comme un éternel dimanche de septembre. Les choses sont comme je les aime : blanches, grises, poudreuses, immobiles, suspectes. C’est un tronçon de boulevard courbe qui relie l’hôpital Robert Debré à la Porte des Lilas. Des objets hétéroclites ont été jetés là, juxtaposés à la hâte pour faire qu’il y ait un boulevard et pas rien. Un pigeonnier stérilisateur de la Ville de Paris. Un réservoir d’eau, derrière des grilles, sous une vaste pelouse râpée. On ne voit rien, on imagine un monde de cuves souterraines, de tuyaux, de galeries, d’employés secrets. De petites zones de jeux ceintes de grillage vert. De petites familles viennent jouer au ping-pong là. De l’autre côté un front d’immeubles de toutes époques se tient serré. Tout cela manque de fond, cela ne retient pas l’espace, cela ne fait pas rue. Le chantier du tramway, qui est censé finir le travail, participe à cette irréalité ; tranchées, canalisations, engins de chantier à l’arrêt, palissades de guingois. Là, toutes les choses réelles s’épuisent, là cette lumière blanche les érode. Tout cela part, s’échappe fantastiquement dans cette poésie des dimanches, dans le souvenir de l’ancienne plaine, de l’ancien néant qui toujours nous hante.

 

 

Elle de la tempête,

et moi de la merplus lente

 

Brusquement une sorte de vide dans les yeux gris, puis le tremblement de la lèvre supérieure sous un ciel d’orage qui de plus en plus vite s’assemble, la fontaine des pleurs sur le canapé gris qui devient radeau dans la tempête, les sanglots entrecoupés d’un hachis de mots que patiemment je décode, je déchiffre. Et moi, parti de si loin, lentement j’appareille vers l’angoisse. Je prépare le vaisseau, je cherche les motifs, je cherche les raisons, je lève les voiles tout en sachant que comme toujours j’arriverai trop tard, mais je pars quand même, je lève les marées les plus lentes. Et me voici, toutes voiles dehors, tristesse, mais c’est à chaque fois pareil, à mi-chemin je vois ses yeux qui pétillent, alors, qu’est-ce qu’on fait cet après-midi, mais non, j’arrive tristesse, j’échoue encore sur le sable le plus lent.

 

JPD

Jeudi 27 mai 2010 4 27 /05 /Mai /2010 20:26

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Ne venez que si vous y êtes autorisés. Après la sortie n°7, vous verrez une sortie sur l'autoroute qu'un panneau rouge interdit à toute personne étrangère au service. Dans l'air morne du matin, je m'y suis
engagé après une nuit d'hôtel à Nantes durant laquelle j'avais longuement observé les photographies aériennes mises à ma disposition.

 

La bretelle de sortie tout en courbe aboutit à l'ancien péage qui sert dorénavant de parc de stationnement. Les barrières abaissées empêchent d'aller plus loin. J'ai chaussé d’une paire de bottes de chantier, enfilé un imperméable de randonnée et pris mon sac à dos. Après quelques minutes de marche, j'ai rejoint le check-point.

 

Deux larges tranchées strient l'ancienne départementale pour empêcher tout véhicule d'aller plus loin.  Au pied de la dernière, la patrouille m'attend. Elle se compose de trois militaires en tenue de campagne dont un porte une radio. Après vérification de mes papiers d'identité, et une courte présentation des mesures de sécurité à respecter, nous nous mettons en route le long de la voie déserte ; l'adjudant-chef Colombo est de ces hommes rassurants, sorte de  nounours en treillis ; il commence dans le petit matin à raconter ses  souvenirs de patrouille ; ce babillage a au moins le mérite de faire passer le temps. Les deux autres soldats sont muets et absents. La surveillance de la zone les ennuie. Nous longeons des landes incertaines qui autrefois durent être des champs cultivés. Autour de nous des débris éparses, morceaux de meubles et sacs plastiques.


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En passant le viaduc routier, le paysage urbain apparaît. Nous arrivons dans une entée de ville, ou ce qui en tenait lieu ; enfilades de constructions métalliques aux charpentes maintenant tordues. La présence de nombreuses voitures carbonisées laisse à penser qu'il  s'agissait de concessions automobiles. Nous arrivons devant un vaste parking vide de supermarché alors que le soleil fait son apparition au dessus de l'enseigne déglinguée.  L'adjudant-chef m'explique que c'est là que les secours avaient établi leur quartier général opérationnel.

 

A bien y regarder, on entraperçoit leurs traces : un amoncèlement de  sacs poubelles oranges sous la station essence, une antenne de  grande hauteur, des symboles variés tracés au sol pour organiser le stationnement des différentes unités. Une publicité fanée promeut, ironie de l'histoire, "les jours fous, venez nombreux". Ici comme ailleurs en ville, il n'y a plus personne.

 

La lassitude de la patrouille est notoire et nous repartons. A quoi peuvent bien servir les fusils d'assaut qu'ils portent en bandoulière ? Nous continuons sur la voie rectiligne, contournant les ronds-points qui ne signifient plus rien. La voie s'encombre peu à peu d'objets inertes que les véhicules d’intervention ont repoussés sur le côté si bien que nous marchons en son axe, suivant une bande blanche à peine perceptible. Ayant laissé derrière nous les entrepôts commerciaux, nous entrons dans la ville traditionnelle avec ses façades de pierre.

 

La plupart des volets sont fermés, certains éventrés démontrent les pillages. Sur les façades, les inscriptions cabalistiques à la peinture fluo ont été faites par les secours à la recherche de victimes.

A intervalles réguliers, la radio crachote des messages. Je déduis que deux autres patrouilles sont dans les parages car la radio répond laconiquement aux messages diffusés pour bravo 3. La promenade est pour le moment austère. C'est alors que nous débouchons sur une grande place encadrée de hauts alignements de platanes.


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Des podiums sont encore debout tandis qu'un amoncellement d'objets divers est repoussé à un angle de la place. Pêle-mêle, des chaises pliantes, des restes de tivoli et ce qui semble être du matériel de sonorisation. Une fête se tenait assurément là au moment du drame. Un des soldats murmure indistinctement : " qu'est-ce qu'il leur a pris ? "

 

La désolation nous envahit et même la voix rassurante de l'adjudant-chef n'y change rien. Toujours aucune trace de vie, pas même un animal errant. Un effroi immobile a tout figé. Une situation incompréhensible, une atmosphère post cataclysme bien différente des reportages que la télévision a pu donner durant des mois sur la situation.

 

Nous arrivons dans la rue principale, artère rectiligne de plus d'un kilomètre, totalement encombrée d'objets sortis des vitrines défoncées. Il n'y a plus d'intériorité possible avec tous ces rez-de-chaussée béants. Si les enseignes informent assez bien sur la  destination des commerces, le bric-à-brac sans dessus dessous n'en dit plus rien.

 

Nous remontons la rue et la lassitude me prend. Bien entendu, une morne désolation n'a jamais réjouit personne. Face à un événement incompréhensible, comment objectiver nos sensations ? L'adjudant-chef me montre alors les ruines calcinées de l'hôtel de ville. Remontant encore, nous obliquons dans une rue nous menant à la cathédrale.

 

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L'édifice contraste par sa rectitude avec le bazar qui règne au dehors. Bien sûr son portail est béant, la chaire à terre et les bancs ont servi à faire un feu. Mais il n'empêche qu'ici tout est calme. Les hommes enlèvent leur sac à dos et s'accroupissent en cercle. Le bruit lointain des hélicoptères de patrouille ne nous parvient plus.

 

Peut être que nous trouvons là un certain réconfort rendu indispensable par l'absence de réponses. Après tant de tentatives d'explications scientifiques, tant de reportages et d'analyses, j'avoue que ce qu'on a appelé dans le monde entier le " syndrome de Fontenay " restera pour moi un mystère. Je pensais que les mois passant, il serait possible de tirer d'une observation du terrain quelque conclusion. La ville morte aux belles façades renaissance sera une énigme offerte aux temps futurs comme les légendes antiques le furent pour nous.

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