Tout bâtiment a un début et une fin, fut-elle tragique. Dans l'exploration d'un cycle de vie, ne jamais oublier la possibilité d'un drame.
Plastique temporelle: outils pour de nouvelles formes urbaines
Le confort de vie, le bien-être, voire le bonheur de chacun viennent souvent d'une certaine inscription dans le temps. Projeter sa vie à court, moyen et long terme est infiniment réjouissant et rassurant. Pour cela il y a des grands et des petits projets, des dates et de événements que l'on se fait un plaisir de retrouver, des habitudes, et des surprises. C'est la capacité de projeter, d'entrevoir à plusieurs échelles de temps qui fabriquent le sens de la vie. On peut appliquer ce constat à la ville. Permettre aux citoyens de saisir le temps de leur ville à plusieurs échelles, redynamiser le temps urbain en dehors de la seule promesse d'un objectif ambitieux, mais lointain, permettra de redonner un sens à la vie citoyenne et à la politique. C'est dans une pédagogie des temps que l'on pourra inscrire concertation et actions possibles, et par conséquent faire comprendre à chacun l'étendue de son influence sur son environnement et sur son temps.
Dans la production complexe des projets d'aujourd'hui, il faut des éléments tangibles qui jalonnent le chemin parcouru. Intervient alors, au côté du marketing urbain et de la communication, d'autres outils comme l'urbanisme temporaire. Voir fleurir des nouveaux usages dans un quartier s'apprêtant à évoluer est un signe tangible pour tous. En créant des lieux à l'existence éphémère et à l'identité distincte du quotidien on opère une mise en intrigue de la ville. Il est évident que la stimulation de l'intérêt de la population doit se faire en relation avec les processus de l'urbanisme pérenne, celui des besoins à long terme. Cela dit, l'urbanisme temporaire permet d'ouvrir la réflexion – et la curiosité – sur les futurs aménagements tout en cristallisant de manière préalable les futures habitudes d'usage. L'urbanisme temporel, en stimulant la population, projette une ville en mouvement. Il s'agit d'un nouveau panel d'outils dont nous disposons pour articuler au mieux les besoins de développement urbain structurel, et une stimulation du quotidien: une forme de plastique temporelle où l'on peut choisir des entre des interventions à court, moyen et long terme en fonction des besoins.
Nous pourrions avoir une autre manière d'envisager l'urbanisme en estompant la distinction entre le penser et le faire au profit d'une approche pragmatique de la ville où l'analyse et l'action fonctionneraient simultanément au sein d'une pensée agissante. Le projet deviendrait un espace de gestion d'activités spatiales et temporelles s'apparentant à la fois au lieu de confrontation des intentions de ses différents acteurs et à une fabrique d'actions articulées dans le temps. La concertation apparaît comme une phase primordiale d'un projet mais dès cette étape il faut donner des preuves tangibles via des actions de communication ou d'urbanisme temporaire. La perception de l'évolution de la ville dans le temps, rapporté au destin individuel de chacun, peut être source d'angoisses ou d'incompréhensions. Utiliser le présent pour des actions concrètes peut dénouer cette situation, faire affluer la créativité et les qualité de tous, et faire comprendre l'avenir de la ville de manière simple. La plastique temporelle, ce pourrait être l'exercice de savoir utiliser soit le présent pour des actions concrètes, soit d'investir dans le capital temps, existant ou à créer, de façon à multiplier les chances d'interaction, de transformations qui sont la vraie richesse de toute ville et la seule voie pour son renouvellement.
Les restructurations économiques – suite à l’adoption de l’économie flexible et d’opportunité – associées à une mise en réseaux généralisée – réseaux physiques, immatériels, sociaux – ont des conséquences nombreuses sur les transformations de l’espace alors même que les flux portés par ces réseaux sont de nature invisible.
Au premier rang vient la mobilité des investissements, leur forte amplitude géographique et sectorielle. Inscrits dans des réseaux financiers globaux, ils provoquent la naissance ou la relance d’activités économiques, voire, et c’est souvent le cas, la déshérence d’activités traditionnelles. La tertiarisation galopante et l’abandon des secteurs productifs traditionnels modifient évidemment les affectations foncières et leurs usages dans les centres urbains et leurs périphéries. Mais au-delà, il importe de considérer les flux porteurs des informations de la société du même nom. D’une certaine manière, on observe une contraction de l’espace et du temps (pour reprendre les termes de David HARVEY), où la distance géographique se contracte entre les grandes implantations financières distantes de centaines de kilomètres, tout en périphisant des territoires réels voisins. Or l’expérience nous enseigne que le capital structure l’espace (Karl MARX et Henri LEFEBVRE). Ce constat demeure purement spéculatif et à ce stade la question se pose pourtant toujours : peut-on voir dans la ville l’invisible mouvement de ces flux ? En d’autre terme, l’urbanisme se plie-t-il à cette nouvelle spatialité ?
A chaque mutation dans le domaine des transports, les flux physiques obligent un redimensionnement des voies de communications par des processus d’actualisation de la voirie, d’ouverture de voies à grande vitesse… Mais concernant les flux immatériels, invisibles par nature, leur implication est plus complexe car elle obéit avant tout à la contraction du temps et n’impose pas la modification d’infrastructures visibles : les autoroutes de l’information, connues de tous, ne sont nullement visibles dans le paysage. Or si les flux sont invisibles, on peut néanmoins s’attacher à desceller leurs conséquences spatiales indirectes. Désorientées par la mobilité de l’investissement, les municipalités – habituellement confrontées à des mouvements à long terme – développent des projets urbains emblématiques pour s’inscrire dans la nouvelle société d’archipels. En intervenant ponctuellement sur la ville, les municipalités fabriquent de l’image urbaine plus que de la forme et elles se vendent sur un marché serré où la rivalité interurbaine fait rage pour attirer le capital international. Les projets urbains sont là pour dire le « génie » de leur ville, pour dessiner son nouveau visage, souriant et volontaire. Ils appartiennent à un marketing urbain plus soucieux d’image que de contenu social. Il semble que l’on puisse lire la procédure très spécifique de projet urbain, généralisée à travers l’Europe, comme la réponse la plus patente dans l’espace de la ville à la mise en réseaux de la société. Quelle grande ville européenne n’a pas ces vingt dernières années réhabilité son centre historique, refondu son quartier de gare ou encore reconverti ses anciens docks ? Fortement différentes dans leur expression plastique, ces transformations de l’espace urbain s’appuient pourtant toujours sur le même discours marketing qui voudrait actualiser l’image de leur ville pour convaincre la terre entière de la vivacité de son présent (lorsqu’il ne s’agit pas tout d’abord d’une thérapie à usage interne pour supprimer un complexe largement répandu dans la population).
La promenade était agréable, lors des derniers jours ensoleillés de l’été. Nous sommes passé devant la maison dite Millepertuis, forte battisse de la fin du 16ème siècle. Sur la façade
ordonnancée et ornée de bossages vermiculés, d’étranges motifs s’intègre aux modénatures. Parmi eux une tête d’indien fixant le passant.
Au 16ème siècle, la découverte de l’Amérique était connue de tous et les récits voyageaient bien plus vite que les images. Voici donc à quoi ressemblait un indien pour un poitevin inspiré.
Continuant ce chemin, nous devons faire un écart car une voiture mal stationnée mange le trottoir. La voiture, dite de luxe, arbore un jaguar en proue de la carrosserie noire. L’ensemble donne le sentiment d’un élancement mais la tête de l’animal rugissant inquiète plus qu’elle n’appelle à la performance.
Lorsqu’on sait que le jaguar représente une divinité révérée dans toute l’Amérique du sud, peut-on y voir un rapport avec l’indien précédemment
croisé ? Ou comment une influence se répète de siècle en siècle comme la réactualisation d’un même rêve.
Jean Richer
Un vent froid balaye la place. A Canary Wharf les tours font la course vers le ciel. Les hommes portent tous le même costume. Ils marchent courbés contre le vent. Seule leur cravate est autorisée à dépasser de leur tenue bien arrangée. Elle bat sur leurs épaules tandis que l’eau du canal clapote furieusement. Dans le grand hall le marbre décrit des vagues que leur regard ne suit pas. La place semble abandonnée. Les hommes en noir sont affolés. Certains portent des cartons. Ils rassemblent leurs effets personnels, les petites choses qui composent un bureau. C’est le crack.
Sur la façade blanche à l’écriture classique défilent imperturbablement des lettres orange. Les cours de la bourse lancés dans la course. La
course vers le bas. Les tours se vident. Les lettres filent. Sale temps pour l’économie numérique. Sous la pluie les cartons gondolent. Les cours se chassent les uns les autres pour former une
sarabande bien sage. Dehors c’est la débâcle mais eux constituent un horizon ferme sur lequel se reposeront toujours les tours. Tout ceci n’est que du virtuel : les canaux, les tours et les
hommes aux cartons. Seuls comptent les chiffres comme modèles et objets. Seule compte leur course aveugle à la pagaille. Du défilement naît le temps. De la variation des cours naissent ici les
saisons. C’est maintenant l’hiver et la tempête souffle. Mais le temps défile inexorablement et l’économie numérique tiendra encore longtemps le monde.
Jean Richer
L’histoire commence par une barque sans voile qui accoste sur le rivage camarguais. A son bord Marie Salomé, Marie Jacobé et Marie Madeleine, toutes trois chassées de Palestine à la mort du
Christ. Elles sont alors recueillies par Sara-la-Khali qui deviendra la sainte patronne des gitans. Le pèlerinage connaîtra rapidement un grand retentissement et chaque année convergera vers le
village des Saintes-Maries de la Mer le peuple gitan venu de toute l’Europe.
En l’espace de quelques jours, une autre ville se crée, faite de caravanes, organisée en quartier, avec ses avenues et ses sentiers. Elle se dissoudra aussi rapidement pour laisser la petite cité balnéaire en paix et en proie au tourisme estival. Mais la ferveur qui l’habite alors, dont la catharsis sera la procession de Sainte Sara le 24 mai, la transfigure littéralement. A la matérialité des petites maisons blanches se superpose la structure éphémère de l’autre ville, celle des caravanes. A la procession religieuse répond la longue file des véhicules qui convergent vers la ville puis en repartent.
Durant le pèlerinage, tout indique la mobilité : les rues éphémères composées de caravanes, les processions de reliques dans la ville, et jusqu’à la mise à l’eau de Sara. A mi-cuisse dans l’eau de la baie, c’est un tout un peuple qui assiste avec émoi à la déambulation d’une vierge noire dans un manteau turquoise jusqu’à être plongée dans la mer. La course de ses femmes à robes à fleur, chargées de bijoux, qui se termine à l’eau après un voyage de plusieurs milliers de kilomètres parfois appellent à la versatilité, à l’impermanence de l’existence et en même temps à une grande stabilité. Chaque année, immanquablement l’œuvre éphémère se répète, portée par la dévotion où une nouvelle Babylone apparaît pour s’effacer aussi tôt.
Cet évènement a à voir avec une chorégraphie, pas celle des danses gitanes, mais celle d’une migration géographique annuelle
et imperturbable.
AIR