Perception du visible

Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /2009 15:46


MGM, Hollywood, by Google earth
Lundi 7 septembre 2009 1 07 /09 /2009 08:39

Qui n'a pas rêvé tenir le paysage entre ses mains ? Quelle est la dimension aptique de notre environnement ?

 

« Alors si c’est ça l’espace grec, et si c’est ça - mais c’est très sommaire ce que je dis à partir de là, on compliquera après- vous remarquez que je n’introduis pas encore la couleur, je ne peux pas, mais ça va venir. Je dis juste que bien que ce soit un espace de la lumière, c’est un espace à forte lumière, et où la lumière est subordonnée à la forme. Elle est complètement subordonnée aux exigences de la forme. En d’autres termes, c’est un espace, comme on dit très bien, c’est un espace tactile-optique, c’est pas du tout un espace optique, c’est un espace tactile-optique. »

DELEUZE 26/05/81

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /2008 19:28

 

































Le mouvement est un moment fondamental de la définition de l'architecture, il rassemble ce qui est épars, cimente un monde hétérogène. Son action consiste à articuler des relations divergentes. Le jeu de l'architecte se passe en manipulations, combinaisons et soudain se produit l'événement de l'architecture. L'enjeu ne concerne plus les conditions de la forme, mais l'élaboration d'une stratégie d'accueil des phénomènes différents.

 

 

Pour conclure sans pour autant prétendre que la problématique de la durée ait trouvé ici un développement suffisant, loin s'en faut, ne résistons pas au plaisir d'évoquer l'effet musical sharawadji. Il caractérise la sensation de plénitude qui se crée parfois lors de la contemplation d'un paysage ou d'un ensemble de choses dont la beauté est inexplicable. Le terme exotique que les voyageurs ont introduit en Europe au XVIIème siècle à leur retour de Chine, désigne la beauté qui advient sans que soit discernable l'ordre ou l'économie de la chose. Ainsi, visitant un jardin dont la beauté frappe notre imagination par son abscence de dessein apparent, nous pourrions dire que son sharawadji est admirable.

 

Le sharawadji joue avec les règles de composition. Il les détourne et éveille dans la confusion perceptive un sentiment de plaisir. Sa matière provient des éléments les plus banals de l'environnement, mais sa beauté imprévisible n'apparaît qu'en rupture avec celui-ci. Il caractérise l'informe, le désordre, le tumulte né de la complexité. Le résultat se révèle subtilement sublime, sans faste apparent, sans théâtralité. Il est le sublime du quotidien, l'exception invisible mais présente de l'ordinaire.

Augurons simplement que cet effet, totalement incontrôlable, saisisse les durées constituant de nos existences et que naisse de cet assemblage complexe parfois un chant sublime, celui d'une rencontre involontaire, d'une vibration. L'attention à la durée peut se traduire par la traque de cet indéterminable, par la recherche d'une composition minimum, suscitant des relations, dans laquelle l'effet puisse avoir lieu.

 

Texte AIR, crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /2008 19:04

 

























La renaissance amena le désir d'établir une cohérence métrique dans la perception même de la ville par le biais de la géométrie. La course chaotique du réel devait ployer devant la rationalité du déterminisme, la perspective était née. Outil d'un caractère proprement architectural, elle démontrait que la dimension apparente des objets distribués dans l'espace obéissait à un « ratio » constant. Cette tentative de représentation concrète de l'espace à partir d'un point d'observation défini amena une vision  homogène  du paysage  urbain  dans  l'instant  du  dessin  ou  du  tableau. Implicitement elle véhiculait la vision d'un temps cohérent, uniforme et invariant.

 

 

Le premier prototype connu de dessin perspectif connu est attribué à Brunelleschi. De très petite dimension, il s'agissait d'un tableau de bois peint représentant le temple de San-Giovanni  en  face de  la  cathédrale de  Florence.  Devant l'impossibilité  de représenter les nuages présents dans la scène, « corps sans surface », excédant à priori les moyens de la perspective linéaire, Brunelleschi résolut de passer cette partie du tableau à l'argent bruni afin que l'observateur manipulant l'objet puisse y inscrire le reflet des nuages réels. Le tableau démontrait une discontinuité entre ce qui pouvait être modélisé suivant les moyens géométriques purs et ce fond non maîtrisé. Cette expérience, devrait nous apparaître comme l'archétype de la résistance de ce qui est mouvant, de l'expression la durée palpable, à toute tentation uniformisante.

 

Face à cette contradiction, le temps pris comme paramètre géométrique fut le seul toléré. Nous avons ramené le divers et le changeant dans l'écoulement serein d'un système généralisé et unifié. Au long de son histoire récente, le jeu architectural, fier de   sa   connaissance   du   monde   prévisible,   permis   l'avènement   d'un   système décontextualisé et reproductible aussi bien dans ses formes que dans son mode de développement. Bannissant la variation, l'état figé était la règle rassurante d'un monde supposé définitivement moderne. On promut les invariants et comme la complexité du changeant n'était pas intégrable à la théorie, elle était immédiatement exclue au profit de l'instantanéité.

 

A condition d'établir le système comme définitif, les règles étaient parfaites : l'arithmétique  précisait  l'objectif,   la  géométrie   la  forme.   Système   idéologique décomposable,   l'espace  prenait  l'ascendant  sur  le  lieu,   la  ville  devenait  une composition abstraite fondée sur la hiérarchie des échelles". Sa simplicité myope lui promettait un avenir radieux où le mimétisme d'une vision commune introduisait tout développement  dans  une  continuité.  A  la  logique  de  la  table  rase  répondait l'émergence définitive d'une culture moderne. Mais peut-être avait-on oublié de penser à la singularité, à l’«hors-norme». Force est de constater que les ensembles urbains sont mis hors-sol, que l'hégémonie du « temps-paramètre » a fait naître des villes abstraites sans représentation géographique certaine, organisées suivant des territoires  isochrones.   Sans  nous  en  rendre  compte,  nous  avons   fabriqué   de l'hégémonie temporelle et du délaissé spatial.

 

La situation semble irréversible. A l'écoute des villes anciennes aux formes multiples et hétérogènes nous ressentons le délai naturel nécessaire pour atteindre une maturité urbaine. Mais force est de constater que devant l'accroissement urbain ultra-rapide, nous ne disposons plus de temps pour fabriquer la ville. La ville moderne, pragmatique, réticulée, capable d'extension uniforme ne suffit plus à engendrer la lente maturation de son système, elle s'arc-boute sur le temps. La collaboration a laissé place à la confrontation et la ville moderne procède désormais du télescopage temporel.

 

Texte AIR, crédit photographique Stéphanie BARBON

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /2008 18:32

« La profondeur est l’endroit où notre cerveau et l’univers se rejoignent » disait CEZANNE. La peinture, tout comme la photographie, ne cherche pas à ajouter une dimension supplémentaire aux deux dimensions du format, ou même d’organiser un simulacre consistant à ressembler autant que possible à la vision empirique. La profondeur picturale. La profondeur germe sur son support comme aimait à le dire MERLEAU-PONTY, en dehors de toute relation physico-optique. La profondeur représente l’effort des choses pour venir au visible. En temps que telle, elle trouve un moyen d’expression dans la photographie.

 

La photographie par sa structure même est propice à dégager des notions binaires comme le noir et le blanc, la lumière et l'obscurité, l'ouvert et le fermé, et le dehors et le dedans. Le sujet est devant l'appareil : c'est l'instant de la pose. Lors de l'acte photographique et grâce à l'énergie de la lumière, l'image est s’impressionne en se plaquant sur le plan film. La communication de l'extérieur vers l'intérieur se fait par l'intermédiaire du diaphragme, sorte de passeur qui permet le réglage du flux lumineux, dosant avec précision la quantité de lumière qui imprègne la gélatine sensible. Par cette opération, on assiste au transport d'une rive à l'autre, de l'extérieur vers l'intérieur. Ce passage, perçu comme un mouvement, peut être considéré comme une profondeur apprivoisée, comme un retour des choses du visible vers leur existence interne. La pellicule ne retient que la voix de la lumière. Voila pourquoi notre mode principal d’expression sera la photographie, grâce à ce transport des choses et des êtres vers leur image profonde.

 

Par l’emploi de la photographie, nous visons enfin un dernier mouvement. Les images n’ont de l’importance que parce que le déplacement involontaire et imaginaire qui nous anime lors de leur contemplation constitue le mode privilégié de l’exploration de nous-mêmes. Car il s’agit bien d’une exploration où la condition humaine dans son ensemble peut se traduire en territoires et en itinéraires psychiques. Se perdre rêveusement dans la contemplation d’un paysage ou d’un corps représenté, ne serait-ce pas nous perdre en nous-mêmes, nous parcourir ?

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /2008 18:32

Ces espaces voisins, juste séparés par un dedans et un dehors, et malgré leur nature différente, peuvent trouver une unité commune dans la profondeur. Ne pas entendre par profondeur la distance entre une chose proche et une chose lointaine. Ne pas entendre non plus l’escamotage d’une chose par une autre depuis un point unique d’observation. Pour reprendre  la pensée de MERLEAU-PONTY, Ce qui fait énigme, c’est leur lien, c’est ce qui est entre elles – c’est que je voie les choses chacune à sa place précisément parce qu’elle s’éclipse l’une l’autre -, c’est qu’elles soient rivales devant mon regard précisément parce qu’elle sont chacune en son lieu. La profondeur dans ce contexte ne peut être prise comme une troisième dimension complétant largeur et hauteur. Elle les devance dans l’expression d’une « localité » globale présente dans tous les modes de l’espace, y compris la forme.

 

La profondeur déchire l’enveloppe des choses et leur permet de moduler dans l’instabilité.  En ce sens, elle rapproche l’expérience de l’Ame, qui voit la pensée fluctuer dans les étendues de l’Etre et le déplacement dans l’espace du dehors, où les choses perdent leur caractère anguleux pour s’offrir plus que se poser, et s’exhaler vaporeusement au regard qui les cueille.

 

L’exposition, telle que nous la concevons, doit être une exaltation de la profondeur qui est un pont entre le dehors et le dedans. Profondeur du paysage, profondeur des êtres, syncrétisme de la pensée. Paradoxalement, la profondeur trouve sa meilleure expression dans la représentation plane.

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /2008 18:31

L’interface entre le dedans et le dehors pour les êtres pensants que nous sommes réside dans la fonction de notre corps. Pour reprendre les mots de MERLEAU-PONTI  : visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il en est l’une d’elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. Mais puisqu’il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi, elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l’étoffe même du corps. Les paysages de nos vies, ceux issus de la géographie extérieure, apparaissent à nous parce qu’ils éveillent un écho en nous, parce que nous leur faisons accueil. « La nature est à l’intérieur » disait CEZANNE. Le corps sera dans l’exposition le mode privilégié de l’exploration des étendues psychiques dans le sens où il constitue la rotule entre les deux mondes, et mis en présence des choses du monde, il devient l’écho non plus d’elles mais de l’Etre, de notre envers charnel enfin exposé au regard.

 

Nous sommes en nous-mêmes comme un territoire à explorer. L’observation d’un paysage peut posséder pour nous la valeur d’un déplacement, d’une réflexion par un jeu de miroir. Déplacement dans l’espace du dedans, vers le plus reculé de l’être, vers « les lointains intérieurs ». Déplacements intimes nécessitant un dégagement du monde, la mise en route vers un ailleurs. L’épaisseur charnelle du corps agit comme une ultime pondération nous dégageant du réel et nous permettant, dans la contemplation paradoxale d’une étendue externe, de nous parcourir intérieurement. Déplacements – le rêve de parcourir des espaces ouverts – et dégagements – la translation du lieu au profit d’un parcours intérieur – sont nos deux ressorts évoquant le double mouvement de l’être dans l’espace et de l’espace dans l’être. Le corps, comme apparence et appartenance, réalise la liaison inespérée entre deux réalités.

 

Jean RICHER


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