La formule «Τα Πάντα ῥεῖ»  du philosophe présocratique Héraclite d'Éphèse signifie «Tout coule».

 

Abstract

 

The urban planning, a legally-binding plan system in France, is given a rough time by the acceleration of social time and its impermanency. Bogged down in a spatial analysis inherited from Modernity, it can be inspired by architectural avant-garde from the 1960s and current experiments in the United States in order to gain more flexibility. This adaptability will need three main impulses : recognition of urban chronotopes, citizen empowerment and experiments. The sustainability of urban planning is not just the continuation of a territorial action in time but its ability to try something new in order to stick close to the territories of time.

 

Introduction

 

Les documents d'urbanisme sont en France le lieu d'une permanence de l'action publique au plus proche des territoires. C'est par eux que se pense politiquement l'avenir de nos milieux de vie. Tout à la fois projet et règle, la planification urbaine a montré une efficacité relative dans la seconde partie du 20e siècle face à l'enclavement des banlieues et l'étalement pavillonnaire montrant à quel point la prévision est délicate dans la modernité tardive. Si ce type de régulation a fort heureusement vu sa pertinence renforcée par l'introduction de préoccupations sociales et environnementales [loi SRU de 2000 et ENE de 2010], le saut conceptuel était-il suffisant ? Et n'y avait-il pas nécessité d'y intégrer la problématique majeure de notre époque qu'est l'accélération du temps ? Ce changement de point de vue de l'espace au temps pourrait s'avérer salvateur pour des territoires de plus en plus soumis à l’impermanence tandis que la durabilité exige une pensée à long terme.

 

I.1. L’accélération du temps social

 

Le temps, voilà la grande affaire de notre époque. Dans Modern Times, Modern Places [1999], le critique littéraire Peter Conrad plaçait déjà l'accélération du temps comme événement fondamental de la Modernité, propos repris entre autre par le sociologue Hartmut Rosa dans Accélération, une critique sociale du temps [2010]. Le sociologue Zygmunt Bauman dévoilait quant à lui un Présent liquide [2007] dont l'expérience décisive était celle de la simultanéité d’événements et de processus hétérogènes. Ce nouveau rapport au temps change notre expérience du milieu urbain. Autour de nous, « l'espace des flux » du géographe David Harvey. Face à nous, « un paysage d'événements » décrit par le philosophe Paul Virilio. L'espace, en temps que support de nos pratiques sociales, n'a pas fondamentalement changé mais sa fusion avec le temps modifie considérablement notre manière de l'appréhender. D'une certaine manière, l’accessibilité temporelle remplace la proximité physique comme l'avait prédit Melvin Weber.

 

Ce phénomène s’exprime particulièrement au travers du concept de chronotope. Employé au début du 20e siècle en analyse littéraire par le linguiste Mikhail Bakhtine, le terme fut repris récemment par les chercheurs du Politecnico di Milano. Cronotopo désigne les activités spatio-temporelles combinant les temporalité propres à la matérialité de la ville et à celles de la société dans une relation qui leur permet d’habiter l’une dans l’autre : « les formes ont chacune leur propre échelle de durée de cycle de vie et sont co-présentes dans le lieu. C’est l’immobilité même de l’architecture, la longue et différente durée des édifices et des lieux construits qui assure la co-présence des différents signes de vie ». Le sociologue Henri Lefebvre s'était avant cela essayé à une théorie des dynamiques temporelles avec sa « rythmanalyse » identifiant des temporalités du quotidien et leurs interrelations.

 

Si les chercheurs ont très tôt compris le changement de régime spatio-temporelle du milieu urbain, quant est-il des architectes ? Les avants-gardes des années 1960 comme les métabolismes japonais et le groupe anglais Archigram avaient commencé à répondre à cette question. La théorie métaboliste de déconstruction du temps se définit comme un processus régénératif entre architecture et planification urbaine où les choses sont considérées comme des formes dans le temps en perpétuelle évolution. En opposition à la planification statique, les métabolistes proposaient de passer du master plan au master program pour lequel différentes voies sont possibles pour atteindre des objectifs. Fumihiko Maki avançait l’existence de master forms, qui sont au temps ce que les constructions sont à l’espace

 

À l'opposé, le groupe Archigram avait développé une pensée de la métamorphose où le changement perpétuel s'impose comme une nouvelle permanence. Dans leurs projets emblématiques comme Instant City, la structure de la ville existante est bouleversée par le déferlement d'événements dans un monde d'obsolescence planifiée. « Le terme de "mode" est performatif, tout comme "éphémère" ou "criard". Et pourtant, c'est la production de ces objets forcément à la mode, éphémères et criards qui garantit le mieux la vitalité des villes, bien mieux que la construction des monuments ». Deux attitudes radicales s’étaient donc développées que nous pourrions définir comme une pensée de la durée pour les métabolistes et une pensée de l'instant pour Archigram. Les chronotopes urbains contemporains oscillent entre un présent instable, un passé réactualisé et un avenir fait d’alternatives possibles.

 

I.2. Le temps du plan

 

Le Plan d'urbanisme contemporain est un projet englobant les différentes politiques sectorielles tels que les déplacements, l'habitat, l'adaptation au changement climatique ou encore la préservation de la biodiversité. L’intégration de ces politiques ne se fait pas sans mal tant l’horizon du plan se limite toujours à l'espace physique. Après les expérimentations pré-urbanistiques du 19e siècle, le premier manuel de planification fut celui de Raymond Unwin [1909] développé sur un questionnement esthétique d’embellissement du paysage urbain. Le fonctionnalisme qui suivit quelques décennies plus tard renforça la généralisation et la statique du plan à partir des principes énoncés par la Charte d’Athènes: « Il est de la plus urgente nécessité que chaque ville établisse son programme édictant des lois permettant sa réalisation » (article 85). « Les plans détermineront la structure de chacun de ces secteurs attribués aux quatre fonctions clefs et ils fixeront leur emplacement respectif dans l'ensemble » (article 77). La constance de la forme urbaine par une maîtrise du paysage urbain puis par une dissociation rigoureuse des fonctions étaient pensées dans une trajectoire historique linéaire. Prévoir l’avenir possible d’un territoire sur une ou deux décennies à partir de cet héritage s'accommode mal avec les crises économiques, environnementales et sociales contemporaines dont les perturbations sont par définition imprévisibles. 

 

Il existe de plus une différence significative entre la planification anglo-saxonne et celle pratiquée en Europe continentale. Dans le premier cas, la règle est souple et laisse place à une négociation dans une régulation a posteriori ­ plan led-system. Nous avons en revanche une tradition d'énonciation d'une règle a priori et in abstracto - legally-binding plan system ­ qui permet ensuite d'examiner la conformité des projets de construction à celle-ci. La différence est de taille dans un monde mouvant. Dans Espace, temps, architecture, Siegfried Giedon affirmait déjà « qu’au lieu d'un plan général, comme on en dressait au début du [20e] siècle, l'urbanisme nécessite à l'heure actuelle un programme général flexible, capable de tenir compte des changements temporels, c'est à dire de laisser porte ouverte au hasard »

 

Face à l’impermanence du monde post-moderne, il convient de rénover la régulation urbaine telle que nous la pratiquons au risque de réduire considérablement sa portée. Ouvrir le Plan consiste d’une part à reconnaître les territoires du temps que sont les chronotopes et d’autre part à interroger nos processus de planification.

 

II.1. Le temps des expérimentations

 

Selon Hartmut Rosa, « la politique n’apparaît plus pour beaucoup comme un élément de progrès mais comme un frein à la modernisation ». En réaction, une mouvance est apparue aux États-Unis avec l’urbanisme temporaire. Pop-up shops, espaces publics provisoires et autres performances, fleurissent comme autant de nouvelles manières d’habiter les territoires du temps. Las d’attendre une réaction des pouvoirs publics face aux crises, des citoyens organisent des actions collectives et éphémères amplifiées par les réseaux sociaux. Si nous connaissons en France les Park(ding) Days, le mouvement est plus important : les San Francisco’s Pavement to Parks et New York’s gutter cafes sont des espaces publics temporaires ; le groupe Build a Better Block de Dallas qui attire l’attention sur des changements possibles par de simples inscriptions à la peinture sur le sol urbain ; Brooklyn’s De Kalb Market et San Francisco’s PROXY proposent pour une durée limitée des fonctions urbaines dans des containers en espérant une pérennisation. Ce DIY ­ do it yourself ­ appartient à une philosophie de l’action sans plan préconçu en mettant en avant un bricolage politique et technique. Le phénomène se place à la fois dans un urbanisme de l’instant par sa spontanéité et dans une logique de sédimentation sociale en montrant avec pragmatisme des voies d’innovation urbaine. À l’opposé de la planification, ces expérimentations ascendantes sont synchrones avec les chronotopes urbains qu’elles tentent de faire évoluer. 

 

Plus généralement, la participation du public répond à une attente de renouveau démocratique dans un contexte marqué par la crise de la représentation traditionnelle et accentué par la répartition complexe des compétences entre les partenaires institutionnels. Dans le domaine plus spécifique de l’urbanisme, l’advocacy planning avait émergé aux États-Unis dès les années 1960 en faisant entrer la maîtrise d'usage des habitants dans les réflexions d’aménagement. À l’exception des Ateliers populaires d’urbanisme, de telles pratiques participatives ne sont malheureusement pas expérimentées en France sur des démarches de planification. Or l'élaboration d'un document d'urbanisme pourrait acquérir une légitimité rénovée par la co-production du projet de territoire allant bien au-delà de la concertation réglementaire. Poursuivant cette collaboration, l’application des Plans locaux d'urbanisme pourrait être confortée par un dialogue suivi avec la population dépassant de nouveau l’évaluation telle qu’elle est faite à ce jour. Ces pratiques apparaissent pertinentes dans le cadre d'une régulation a priori. Après tout, l’accélération du temps social sous-tend une fluctuation des chronotopes dont la population a la maîtrise d’usage. De la réactualisation du Plan dépend la continuité de son projet.

 

II.2. L’ouverture du Plan

 

Comme l'explique Harmut Rosa, « la dérégulation et la désinstitutionnalisation temporelles augmentent massivement les exigences de planification, et donc de temps nécessaires à la coordination et à la synchronisation des séquences d'action ». Si nous partons du principe que le projet urbain unifie les chronotopes urbains, on comprend aisément que le projet devient beaucoup plus complexe et demande par conséquent beaucoup d'énergie. L'urbaniste Bernardo Secchi répond à cela en dissociant le projet de ses scénarios. « À l'ère contemporaine, l'accélération du temps implique une sorte de stratégie du ralentissement ; autrement dit les différentes formes du projet urbanistique restent composés de scénarios situés à l'intérieur de l'axe temporel. Les scénarios et les stratégies établissent en effet une distance à l'intérieur de laquelle se situe le projet de la ville, le plan et les politiques urbaines ». Il affirme ensuite que « la ville contemporaine, [...], avec son caractère instable et toujours inachevé, invite (comme l'avait déjà fait la ville moderne à ses débuts) au doute, à l'exploration et l'expérimentation ; elle nécessite des projets beaucoup plus ouverts et des dispositifs beaucoup plus structurés et stratifiés que ceux que l'on avait imaginés pour la ville moderne »

 

Pour répondre à l'instabilité contemporaine, le Plan s'ouvre en proposant des potentialités scénarisées et devient malléable en acceptant une réactualisation par des expérimentations. Si nous reprenons la définition des termes, le programme est un « ensemble des actions qu'on se propose d'accomplir dans un but déterminé » tandis que « le plan est un projet élaboré, comportant une suite ordonnée d'opérations, en vue de réaliser une action ou une série d'actions ». Il nous faut définitivement passer d'une planification de programme à une planification de projet comprise comme une sorte de master program flexible réaménageant les actions pour une meilleure durabilité du projet.

 

Pour prendre une métaphore astronomique, « quand la courbure de l'espace-temps est faible, son comportement est pratiquement linéaire [...]. Au contraire, quand la courbure de l'espace-temps est forte, les lois de la relativité générale d'Einstein précisent que la courbure de l'espace-temps doit être extrêmement non linéaire ». Il se peut qu'il en aille de même pour la ville des chronotopes. L'urbanisme du quotidien, celui des quartiers constitués à faible évolution, répond à une logique linéaire . Mais dès que nous approchons d'un accident temporel ­ une zone de désynchronisation de pratiques, le devenir d'une friche... ­ la courbure de l'espace temps urbain s'accentue et fait apparaitre le besoin d’une régulation rénovée. Il existe donc un enjeu considérable à identifier des secteurs d'enjeux à partir de l'analyse des chronotopes et de l'expertise d'usage des habitants. Dès lors, profitant de la courbure spécifique de ces espaces-temps, on peut imaginer une place plus grande laissée à la négociation et à l’expérimentation en basculant dans un urbanisme de projet. Cela sous-entend une évolution juridique pour permettre la souplesse attendue sans prêter inutilement le flanc aux recours contentieux.

 

S’inscrire dans la courbure du temps

 

En conclusion, Melvin Weber énonçait dès 1964 que « c’est l’interaction et non le lieu qui est l’essence de la ville et de la vie en ville ». La durabilité de la planification urbaine ne sera demain que secondairement la continuité d'une action territoriale dans le temps ; elle indiquera bien plus un enchaînement d’analyses et d’expérimentations s'organisant autour de la notion de projet partagé, et deviendra le cadre à partir duquel un grand nombre d'actions publiques et privées se coordonneront. Le développement durable interroge notre capacité à maintenir dans le temps des potentialités d'action alors que l’impermanence domine. La durabilité s'exprimera alors dans la compréhension des chronotopes urbains et dans l’adaptation constante du Plan à leur évolution pour garantir son effectivité et sa robustesse.


Article paru dans la revue le Philotope, mars 2014
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