J’écris ces lignes au centre d’un lac lové dans un cirque de schiste boisé. On pourrait se croire au Canada si ce n’étaient les constructions estivales qui en bordent les rives et qui rappellent l’engouement touristique que suscita l’endroit dans les années soixante-dix. La surface de l’eau est irisée par la brise et des cris d’animaux proviennent de la forêt, ponctués par le saut sonore des petits poissons cherchant ainsi à échapper à la voracité de quelque carnassier.

 

Lorsque je suis arrivé dans la région, celle qui allait devenir ma compagne, et que je venais à peine de rencontrer, me dit que sur le lit de ce lac artificiel reposait un pont gallo-romain. Elle m’emmena sur les lieux et nous découvrîmes avec surprise le lac vide de toute eau et le pont jaillissant de la vase. J’avais alors suspecté que cette femme fut de la race des fées. Après tout, nous étions sur les terres de la fée Mélusine, génie aquatique par excellence et bâtisseuse de surcroît. Elle était réputée pour sa facilité à bâtir en une nuit des châteaux et avait apporté la prospérité par ici avant de tout détruire à la suite d’un différent amoureux pourtant sur la confiance dans le couple. J’étais prévenu de ne pas m’aventurer dans cette étrange contrée où l’eau, l’amour et l’architecture savante étaient liés.

 

Le lac est né de la régulation des eaux tumultueuses de la rivière qui en aval forme avec deux autres cours d’eau un vaste delta marécageux. Un barrage maintient solidement le lac et abrite à ses pieds une station d’eau potable qui alimente le département voisin par de longues canalisations passant par la plaine agricole. Ici l’eau fait vivre et mourir dans une dualité propre à cet élément. Il y a longtemps, la mer venait là, puis s’est doucement retirée pour former le golfe des Pictons et, plus tard, le marais Poitevin. Au prix de formidables travaux d’aménagements entrepris par des moines, la région a peu à peu été conquise sur la nature et il reste dans les mentalités cet esprit pionnier propre à ceux qui ont lutté contre les éléments pour s’enraciner. Les crues et inondations ont modelé le terrain et fait naître la peur des hommes, qui n’ont cessé d’endiguer et de se préserver du déchaînement des eaux jusqu’à la construction au vingtième siècle d’une série de barrages dont celui-ci. Le risque demeure et la récente tempête mortelle qui a ravagé le littoral atlantique tout près le rappelle amèrement.

 

Pourtant l’âpreté du lieu a donné naissance à une architecture remarquable à la Renaissance. Très certainement exaltée par cette lutte magnifiée contre la nature, les hommes ont bâti de grands édifices religieux mais aussi des bourgs raffinés qui ont été des hauts lieux de la culture intellectuelle au 16ème siècle. La ville située en contrebas du lac s’enorgueillie de la maxime « fontaine jaillissante des beaux esprits » qui en dit long sur les rapports de la pensée à l’eau. Et si on postule que la Renaissance correspond à l’introduction de la féminité en architecture avec l’allègement des structures et l’affinement des formes ornementales, on obtient une trilogie païenne où la femme se place en médiation entre l’élément aqueux et la culture.

 

Si je devais expliquer ma présence en ce lieu, j'invoquerais volontiers le renoncement au monde, à l'image de la grotte qu'on peut entrapercevoir sur le coteau boisé où un célèbre ermite vécut sa vie durant pendant que la fureur du monde se déchaînait autour de lui. Mais il ne s'agit pas de cela. Plutôt une mise à distance de mon sujet d'étude puisque je cultive alternativement l'amour et la haine des villes. Au centre de cette masse passive, une rêverie est possible ; elle me porte vers la multitude pressée des hommes s'entassant dans des agglomérations lointaines.

 

Lorsque je ne rame pas, le canoë semble immobile, sans  dérive visible dans l'eau molle, puis reprenant mon effort, par le mouvement ferme de l'étrave, je ressens l'écoulement et je m'interroge sur la condition fluide du temps. Le mouvement s'accompagne d'innombrables clapotis et remous provoqués par la danse de la pagaie qui rappelle à la réalité physique du monde. A côté de ce matériau, l'espace apparaît comme un construit social, le produit d'une fabrication collective et parfois contradictoire et dont les villes sont les chefs-d'œuvre par la minutie des intentions interpénétrées qui les composent. Elles ne sont que des paysages d'événements, à condition toutefois d'accepter l'idée que des temporalités différentes peuvent être en jeu.

 

Le temps est une ressource épuisable et il représente pour nous un capital vital. Alors que le développement durable prône l’économie des ressources, il nous revient d’interroger notre mode de consommation du temps. Pour économiser du temps, pour aller plus vite notamment, nous consommons les autres ressources naturelles jusqu’à leur épuisement. Mais quoi que nous fassions, notre propre temps s’épuise inexorablement. Raisonner nos modes de consommation passe donc par une meilleure gestion du temps. La consommation de l’espace intègre depuis longtemps notre réflexion globale dans le champ de l’urbanisme. Quand est-il du temps ? N’avons-nous pas intérêt à nous préoccuper du temps et de la succession des durées ? Ce sera au prix de cet effort de recherche que nous ferons progresser durablement la qualité de notre habitat. Car, en matière d’aménagement, la considération de l’espace ne suffit plus à organiser nos cités alors que les aires urbaines ne cessent de croître et que nous arrivons à épuisement du capital spatial dans les centres-villes. Nous atteignons l’ultime consommation de l’espace et désormais c’est bien dans l’organisation de la mise à disposition de l’espace dans le temps que se joue la partie.

Je reviens peu à peu à ce qui m’entoure. Le canoë est fait de trois corps pneumatiques qui assurent une floraison parfaite. La possibilité de le ranger dans un sac à dos m’a paru bonne pour mes projets. Je compte bien descendre par la rivière d’ici jusqu'à la mer distante d'une quarantaine de kilomètres. Ensuite, dans quelques années, j'ai bon espoir de remonter la Loire de son estuaire à sa source. Je rêve de ce projet depuis déjà très longtemps. Il me ferait parcourir mille kilomètres et découvrir depuis la voie fluviale, et à rebrousse poil, les villes et les paysages qui la bordent. Peut-être que cela restera un doux rêve. J’apprends pour le moment à vivre avec Hortense. J'avais oublié de préciser que le canoë se prénomme ainsi sur proposition de ma femme. Hortense est photographe. Nous la connaissons depuis peu et sa beauté nous a réjouit. Je crois que ce n'est pas un hasard si l'art photographique, et son rapport au temps, est venu dès le départ s'installer dans cette aventure.

 

Le soir commence à tomber et l'humidité se fait pressente. Il est temps de rentrer. Mais je reviendrai au milieu de ce lac et j'écrirai à nouveau.

 

Fait le 21 mars 2010 à Fontenay le Comte par d.u.M.s pour "La Source", première exposition du Labo par ferdinand(corte)™, Les Moulins, Centre d’Art Le Lait, Albi, du 27 mars au 15 mai 2010 et sur http://lelabo.centredartlelait.com/22

 

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