Samedi 26 septembre 2009, Paris. Aujourd’hui nous allons explorer une partie des vingt-cinq points que nous avons déterminés selon le carroyage des latitudes et longitudes dans la région parisienne. Pour en avoir parlé longuement hier soir, nous ne savons pas précisément ce que nous allons découvrir. On se doute bien que nous n’aurons pas le temps de visiter tous les points en deux jours mais nous aurons commencé une expérience sans savoir initialement où elle nous mènerait. C'est bien là le paradoxe de cette petite aventure. Qu’allons nous bien pouvoir sortir de cette promenade ? En fait il nous faudra quatre gros week-end pour y arriver.

 

En attendant notre départ, je suis à la fenêtre et je regarde le carrefour de la rue de Botzaris avec celle de Crimée. Depuis plusieurs heures maintenant les équipes de propreté urbaine de la ville de Paris sont en action tandis que de rares passants franchissent le carrefour pour se rendre dans le parc des Buttes-Chaumont ou vaquer à d'innombrables occupations que l'on ne peut discerner depuis le neuvième étage. Lorsque je suis arrivé hier soir et que la nuit était tombée, j'ai pu observer du même point de vue les mosaïques de lumière sur les façades des immeubles que je découvre ce matin bien que plus ternes que l'énorme modernité dont ils se paraient la veille. Sur l'autre rive, un sexagénaire est sorti sur sa terrasse occupée par trois plantes vertes. Il en fait le tour, regarde distraitement la rue et rentre chez lui. En face une fenêtre vient de s'ouvrir et on fait le grand ménage dans une chambre, la couette jetée à terre et les draps sont en boule. Les rues sont maintenant propres et des enfants sortent de la boulangerie. Un garçon en tenue de sport quitte le parc. Une matinée urbaine que nous quitterons pour une expérience bien différente.

 

Nous partons donc pour une expérience contemporaine sur la nature de l'espace dans la représentation que nous en avons. L'étude n'a pas valeur de théorie mais elle nous fait progresser dans l'intuition que nous avions: pour manipuler l'espace il faut tout d'abord en connaître sa nature et toute tentative d'action, en architecture ou en urbanisme, se confronte à cette fixité. La méthode fut décidée quelques jours plutôt. Partir d'un territoire connu, et reconnu, pour l'explorer selon un protocole systématique. Ouvrant une carte routière et laissant nos yeux s'évader dans les entrelacs des routes dessinées, nous avons été retenu par le carroyage géographique dessiné par les longitudes et les latitudes. La région parisienne se trouvait cernée de quatre intervalles dans les deux sens dessinant un cadrillage avec vingt-cinq intersections. L'expérience consisterait donc à nous rendre sur chacun de ces points pour en ramener un témoignage.

 

La région parisienne nous semblait parfaite pour la démonstration. Dense d'usages et de représentations, elle relève toujours du centralisme à la française qui a fait de la ville-capitale et de sa périphérie le centre névralgique de la nation. Noeud de communication, centre décisionnel international, région au patrimoine historique inégalable, sont autant de superlatifs qui expriment l'importance de ce territoire. Nous allions pouvoir en saisir vingt-cinq images par un protocole simpliste. Tout voyage possède son but. Même si parfois celui-ci est inconnu ou simplement caché. Munis des coordonnées angulaires de chaque point, nous nous sommes mis en route. Il s'agissait de relier un point à un autre, comme pour une régate, en suivant un vecteur devant nous conduire à chaque destination. Le noeud jaune des routes rencontré sur la carte s'y est vite opposé. Le chemin devait être hératique. Notre projet géométrique se confrontait à la topographie et au sens que les hommes ont donné à l'espace. Relié deux clochers ou deux hameaux ne sert à rien pour celui qui cherche un point théorique et précis mais hors de la considération du quotidien. Chaque point est séparé du suivant d'un sixième de degré, soit douze kilomètres horizontalement et dix-huit verticalement. Ces kilomètres nous ont semblé bien long en vérité. Il a fallut traverser la banlieue ininterrompue, les plaines agricoles et les hameaux pour relier tous les points. A vrai dire, l'expérience ressemblait à un road movie. Sur les franges du projet, la traversée des hameaux succédait à des routes départementales et ainsi de suite. Lorsque nous nous rapprochions de Paris, le tissu devenait plus dense et nous avons été écoeurés par la répétition des mêmes zones pavillonnaires.

  
Il y a la ville que l'on se représente - ses grandes places et ses avenues bordées de boutiques, ses parcs square et jardins - et cette impression diffuse d'une identité qui s'en dégage. Il y a aussi ce long tissu urbain presque ininterrompu, après de faubourgs et de zones, de petites maisons côte à côte, ces hangars commerciaux et ces zones logistiques, et puis les voies, routes et autoroutes, qui serpente dans le paysage découpant des morceaux d'espace. Il y a aussi le grand paysage construit par l'agriculture. Enfin il y a les Landes et les forêts, tout cet espace libre arpenté seulement par quelques uns. Lieux de vie, de production, de stockage, de jachère. Et tous constituent l'espace qui nous accueille. A partir de l'image d'un territoire dense, on imagine pouvoir en tous points trouver la trace de cette animation. Donc de vingt-cinq points théoriques formant un carré dont le centre serait la place Denfert-Rochereau, hasard même quadrillage géographique utilisé.

 

Les visites de chaque point ont été précédées par une succession sur la photographie aérienne d'Île-de-France. Très vite il a fallu se rendre à une évidence. Sur les vingt-cinq points, deux seuls se trouvant en ville tandis qu’au moins quinze sont dans des sous-bois. Soudain la méthode se dérobait, était-ce le bon moyen ? Qu'allions nous trouver ? Nous avons décidé d'appliquer le protocole et de pénétrer la forêt. Ce ne fut pas toujours facile, et ce ne fut pas toujours le même sous-bois. Du sous-bois propret de la forêt de Chantilly aux taillis le plus denses des bois non entretenus, nous sommes devenus des typologues du sous-bois. Quelles conclusions en tirer ?

 

Pour nous aider dans nos recherches, nous avons utilisé deux GPS : un GPS routier permettant d'approcher au mieux les points à partir de la toponymie indiquée par la carte routière puis un GPS nautique permettant de localiser le point au mètre près. Un soir, fourbus comme à l'accoutumée après nos errances sylvestres, l'obscurité s'était faite et nous traversions une forêt en voiture tout en observant sur le GPS routier que celle-ci n'existait pas sur sa cartographie. Empruntant ensuite une voie rapide qui ne menait au triangle de Rocancourt, on remarqua que le GPS décrivait particulièrement bien les bifurcations en indiquant le marquage au sol qui les accompagnait. Nous étions bien dans un système de représentation. Faisant un effort similaire, nous avons repensé aux routes départementales et communales que nous avions emprunté toute la journée, à leurs ineffables aménagements de sécurité et de signalisation routière, à ces mille entrées de Bourg, à ces placettes publiques et à ces champs de pavillon, pour comprendre que nous étions là encore dans un système de représentation plus fort et plus marquée, pour lequel nous étions conditionnés depuis l'enfance. Et si finalement l’expressive géographie de points théoriques n'était que l'expression de la nature de l'espace ? Une nature donc, pas celle des arbres et des écureuils mais bien celle d'une vacance de la représentation et de la spatialité brute. De Platon à Descartes, de Bergson à Deleuze, des théories de l'espace sont constituées. Ce que la philosophie avait ébauché, la sociologie l’a reprise avec la triplicité de l’espace vécu, pensé et de représentation. Nulle envie pour nous d'ajouter la théorie à la théorie. Nous vivions juste l'expérience de la nature de l'espace alors que nous étions partis pour donner l'image d'un territoire urbain et organisés, nous voilà confrontés aux sous-bois où le point théorique recherché pourrait très bien se situer deux mètres plus loin, plus haut au plus bas, où toute tentative cartographie s’attacherait à de simples variations - le velouté d'une pente, la densité des plantations, le tapis de feuilles mortes, etc. - alors que nous cherchions ce vaste espace urbain ininterrompu et innervés par la technologie routière et communication. Enfin, avions-nous à ce point échoué ?

 

Le premier constat était que nous étions dénués de toute représentation en abordant ces localisations théoriques. La deuxième vint juste après, parce qu'il n'empêche que ces sous-bois, ces villages, ces banlieues se trouvent dans une même spatialité et que dans notre navigation erratique, nous passions de l'une à l'autre et que chaque partie contenait des traces de l'autre et que seule changeait l'occupation de l'espace. Tout se passait comme si un village était fait d'éphémères aménagements dans ce grand tout. Ce qui différencie les sous-bois de leur environnement, c'est l'absence d'une qualité d'usage et donc de représentation. Lorsque l'on jouit d'un usage, on le symbolise d'emblée par une représentation qui dédie l'objet à son d'usage et qui nous fait comprendre à sa seule vision la virtualité qu'il enferme. Hélas, perdu dans les sous-bois, on comprend que seules varient dans ce territoire les densités d'usage et de représentation. C'est bien la somme de ces densités qui créent le territoire.

 

Le plaisir de l'expérience démontrait une autre voie, celle d'une certaine pragmatique ou la théorisation s'efface devant la perception jubilatoire de l'espace brut et de la nouvelle dimension que lui confère cette actualité. Nous avions alors face à nous un objet manipulable en tous sens. Libre de toute contrainte de représentation est apte à recevoir tous les usages, nous avions devant nous un jeu pour nouveaux nés. Cela m’a rappelé que j’avais passé une partie de mon adolescence, révolté comme tout un chacun, à pratiquer de longues courses dans les bois. Chaussé pour la randonnée et habillé d'un treillis, j'ai arpenté les bois alentour et chaque moment de liberté était passé à vadrouiller solitaire et invisible. À force de les parcourir en tous points, les bois m’étaient devenus familiers et je me faisais un point d'honneur de cheminer sur de longues distances sans passer par des zones urbanisées, juste en me translatant d'un massif forestier à l'autre. Cet art de la dissimulation et de la pérégrination m’était essentiel et peu à peu j'étais devenu un coureur des bois, obsédé par cette seule activité. Ignorant les propriétés, sautant par-dessus les murs, traversant taillis et futaies, longeant parfois la lisière pavillonnaire, les sous-bois m’étaient devenus familiers et chaque recoin possédait une infinie qualité. J'ai délaissé peu à peu les bois pour me consacrer à la géographie et à l’urbanisme en reniant presque cette période sauvage et désolée. Et voilà qu'aujourd'hui, sur les lieux mêmes de mon rêve enfantin, je reviens.


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