Vincent Olden est devant la gare. Coup d’œil à sa montre, midi vingt-sept, ça va aller, il a le temps finalement. Le prochain train est à cinquante-huit.

Quoi faire ? Ça fait du temps à tuer, et il n’a rien pour s’occuper. Si seulement il n’avait pas laissé ses affaires au bureau, il pourrait avancer son boulot ; mais il a oublié. Forcément. Ce n’est pas comme ça qu’il se donnera une bonne image devant son chef. Et en attendant, rien. En plus, il a mangé en vitesse un reste de pâtes de la veille ; pas de quoi caler un estomac, mais il ne voulait pas perdre de temps.

Il passe devant un stand, une sorte de boulangerie en plein air. Ça doit être nouveau, il ne l’avait jamais remarqué ; ça ou l’habitude de marcher en regardant ses pieds. Et son ventre qui grogne. Il s’approche de l’étalage, ignore la personne qui aurait dû passer avant lui et demande une baguette, s’il vous plait. Il a déjà sorti sa pièce avant qu’on lui dise le prix du pain, laissé sa monnaie en prenant son achat et quitté les lieux sans répondre à l’au revoir qu’on vient de lui adresser.

Il attaque la baguette en rentrant dans la gare, bousculant quelqu’un au passage, qu’importe qui c’est. Vincent n’a pas de temps à perdre.

Julian Laudin sort de la gare, pas très réveillé, les voyages en train l’ont toujours fatigué. Au passage, il est bousculé par un homme, costume noir. Julian laisse échapper un « Hey ! », mais l’autre est déjà reparti. Bah, ce n’est pas très grave. Là, ce qu’il lui faut, c’est un petit déjeuner. Certes, il en a déjà pris un, mais on ne va pas jouer sur les mots, quand on se réveille, on petit déjeune. Manger un bout, donc, et passer à la fac pour voir le nouvel emploi du temps.

Il s’avance vers la boulangerie en plein air, c’est sympa comme initiative, ça peut être convivial ; en tout cas, c’est pratique.

- …pas une raison, il aurait pu être un minimum poli, dit une femme, âge moyen, landau devant elle.

La boulangère dit quelque chose comme « Vous savez, les gens, de nos jours », ou une banalité du même genre. Julian s’avance vers le stand. Attends, mais il y a une borne Wifi ! Impeccable ! Il s’assoit sur le banc (ils ont même pensé à mettre un banc, c’est bien fichu, ce truc) et sort son PC portable. Avec un peu de chance, son nouveau planning est en ligne.

Maud Maleschi discute avec la boulangère. Enfin, discuter, c’est beaucoup dire ; c’est plutôt de l’échange de banalités.

- Vous savez, les gens, de nos jours, ils ne vous disent même plus merci. Les gens étaient moins froids, avant, mais tout se perd. Heureusement, il y a encore quelques clients sympathiques avec qui discuter.

- Oui, heureusement.

Maud jette un coup d’œil rapide à sa montre. Le train de sa sœur ne sera là que dans vingt minutes. Par chance, il fait beau, et puis le petit dort, ça change.

- Et la petite famille, ça va ?

- Oh oui, même si Baptiste nous donne des nuits difficiles. Il fait ses dents, vous comprenez.

- Oui, moi-même, avec mes filles, je me souviens, c’était des nuits comme des marathons, et ça pleurait sans arrêt… Mais au fait, vous vouliez sûrement quelque chose ?

- Oui, deux baguettes, s’il vous plait.

René Bassans descend du bus, aidé par une femme qui s’arrêtait là aussi. Sans coup de main, avec ce fauteuil, il ne sait pas s’il s’en serait tiré.

Alors, il lui faut du pain, et le journal. Il roule vers le stand, passage par le distributeur de journaux, il glisse sa monnaie dans l’appareil et prend son quotidien. C’est sûr, c’est plus pratique que d’entrer dans un tabac. Et puis, comme ça, il est moins tenté de reprendre la cigarette.

La boulangère discute avec une cliente, et un jeune type à l’air à peine sorti du lit est en train de regarder son ordinateur. Ces machines, ce n’est pas de sa génération, il ne saurait pas les utiliser. René se sent un peu vieux, mais ça ne va pas l’arrêter pour autant. Il ne s’est pas laissé aller quand il a perdu l’usage de ses jambes, alors ce n’est pas la crise de la cinquantaine qui va l’abattre, non ?

- Monsieur, vous désirez quelque chose ?

René sort de ses pensées. La boulangère s’est tournée vers lui.

- Oui, une baguette, une pomme, et quelques années de moins.

- Pour les années, je ne peux rien pour vous, mais voilà votre pain. Pour les fruits, c’est à mon collègue qu’il faut demander.

- Merci, je…

Une voix familière l’interrompt.

- Alors, mon petit René ? On profite du beau temps pour aller jouer dehors ?

Pascaline Varai fait la bise à René ; il a l’air grognon, sûrement parce qu’à cinquante ans, il apprécie peu qu’elle lui parle comme à un enfant. Enfin, elle l’a vu naître, elle peut se le permettre. De toute façon, elle à vu naître pratiquement tout le monde, ici.

- Bonjour, messieurs - dames! Il fait beau aujourd’hui, non ?

- Vous avez la forme, dites donc, madame ! dit le vendeur de fruits, tout en tendant sa pomme à René. Des bonnes nouvelles ?

- Chaque jour sans médecin est une bonne nouvelle ! Et aujourd’hui, pas un rhumatisme !

- Qu’est-ce que je vous sers ?

- Alors, je vais prendre… Une demi-douzaine de pommes, autant de poires, et un beau sourire.

- Vous avez de la chance, la maison offre le sourire.

Pascaline allait remercier le vendeur (un bien bon garçon, sympathique), quand elle sent une valise lui tomber sur le pied et une voix de ténor exploser à côté d’elle.

Robert Grain pose ses valises sans se soucier de la petite vieille, il – s’en – fiche, il est en va – cances ! C’est génial, enfin ne plus voir la sale tête des collègues du bureau, et celle de son patron qui l’appelle Bob alors qu’il sait très bien que Robert déteste ça. Trois semaines de congés, il attendait ça depuis des mois, PARTIR, aller dans le sud. En plus, maintenant que les gosses sont grands, il ne les aura pas dans les pattes. Juste Murielle et lui.

- RobeeEEEeert ! Qu’est-ce que tu fais ?

- Attends, Murielle, je prends une pomme !

Robert prend une pomme, c’est bon les pommes, ça contient de la pectine, pas beaucoup de calories, même son médecin ne pourrait pas lui reprocher. Il laisse un Euro devant lui, tant pis pour la monnaie. Il s’en fiche, du fric, il est en congé, il est libre, dou – bidou – bidaaa ! Et il repart, sans un au revoir, la pomme entre les dents, ses valises dans les mains.

- RobeeEEEeert ! Dépêche-toi !

Raaah, mais c’est pas vrai qu’elle est déjà désagréable ! Il en viendrait presque à vouloir être parti sans elle, tiens. Il va vers la gare d’un bon pas. Vivement le sud.

Rémi Jonas sort de la gare, évitant de peu le mastodonte chargé de valises qui lui fonce dessus, mais pas celle qui doit être sa femme. Occupée à crier sur son mari, elle ne s’est même pas rendu compte qu’elle l’avait percuté. Pas grave, Rémi laisse passer.

Alors, Jérôme lui a dit « C’est très simple, tu prends la première à droite, tu arrives à un croisement, tu remontes la rue en sens interdit, là, tu vois une maison avec des volets bleus, et ben c’est pas celle-là, c’est celle juste derrière. » Mais il a peut-être dit la première à gauche. Et puis, faire confiance à Jérôme alors qu’il a le sens de l’orientation d’un caillou, ça ressemble vaguement à une mauvaise idée. Heureusement, il a réussi à lui arracher le nom de la rue, par sûreté. Il n’a plus qu’à demander son chemin.

Il s’approche d’un kiosque, ou il ne sait quoi, il n’a jamais vu ça ailleurs. Apparemment, ça fait boulangerie, mais aussi étal de fruits ; on s’attend presque à ce qu’ils y servent le café. Une petite vieille s’énervent, « Les gens n’ont plus aucun respect pour les personnes âgées ! » ; l’homme à côté d’elle essaye de la calmer, mais il n’en mène pas large dans son fauteuil ; une femme s’éloigne avec son landau, deux baguettes sous le bras.

- Excusez-moi de vous déranger, je cherche mon chemin, et…

Personne ne lui prête attention. Forcément, il débarque toujours au mauvais moment. Sur un banc, un jeune lui fait signe d’approcher.

- Oui ?

- Je suis pas du coin, mais si tu cherches ton chemin, il y a un plan de la ville, là, dit le type en lui montrant un panneau sur le flanc du stand.

- Merci, et bonne journée !

- Bonne journée à toi aussi, monsieur !

Alors, à partir de la gare… Voilà, la gare est là, ensuite…

La petite vieille s’assoit sur le banc, finalement calmée, et l’homme en fauteuil discute avec elle. Le jeune referme son ordinateur et va du côté boulangerie, il demande un pain au chocolat. Simon Manjian vérifie sa caisse.

Ça fait un gros mois qu’il s’occupe des fruits, et il a réussi à ne rien planter, pour une fois. Ce job-là, il le fait sérieux, fini les conneries d’avant. On lui a redonné sa chance, il va s’arranger pour ne rien bazarder. On lui fait confiance.

Il a une erreur, surplus de 90 centimes. Le gros bœuf de tout à l’heure est parti sans sa monnaie. Bah, disons que c’est un pourboire.

Sa mère lui a dit qu’elle était fière de lui. « Maintenant que tu as un travail, Simon, tu vas bien réussir à trouver une gentille fille, et… » Il n’avait pas osé l’interrompre dans son monologue. Elle était contente, et ça se voyait. Et lui aussi, au fond, il est content.

Bien sûr, parfois, certains clients sont à baffer, mais la plupart sont sympas. Et puis, discuter avec les gens, partager un peu de leur vie… Ça lui aura permis de s’ouvrir.

Et c’est plutôt cool, de revenir à la vie.

Thomas Nobletz

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