Si je regarde autour de moi, que vois-je? Des enseignes, en bas, par la fenêtre, que je ne peux pas voir, puisque je les lis, puisque je prends instantanément contact avec leur message, leur intention à mon égard (achète ceci). Des photographies, que je ne peux appréhender en tant que telles, puisqu'elles me renvoient immédiatement aux personnes que j'aime. Des objets, qui ne sont pas des simples choses, puisque je les prends pour moi, c'est à dire que je transforme automatiquement en intentionnalité, en potentialité, en projet (manger ça, porter ça au pressing, ranger ça, lire ceci, etc).

 

Et dehors, à l'échelle de la société, tout est pareil. Nous vivons bombardés de messages, d'intentionnalités cristallisée dans nos objets "réels", nous vivons dans un cocon d'intentions, de renvois, de reflets que nous appelons "réalité", et que Castoriadis nomme "imaginaire social" ou "institutions imaginaire". Nous faisons tous commerce, nous appréhendons tous le monde par l'imaginaire. Nous avons cette faculté incroyable, et ceci depuis que la conscience existe sans doute, de voir dans un objet physique autre chose que lui-même, d'y voir un sens, une potentialité, une intentionnalité. En un mot, nous avons l'imaginaire, la métaphore comme outil puissant pour comprendre et nous servir du monde. Et sans doute, nous avons, chevillé à l'âme, le secret espoir que le monde existe pour nous, qu'il nous veuille du bien, et surtout qu'il aie un sens. En disant "Dieu a créé le Ciel et la Terre", nous proclamons que le monde est signification. Mais je m'égare sans doute...

 

Aujourd'hui, il y a cet absurde débat entre "virtuel" et réel". Evidemment, le virtuel serait "inquiétant", et le réel constiturait une "valeur" humaine inaliénable. C'est tout à fait hypocrite. Le réel en tant qu"être" ou "essence", il y a bien longtemps que nous l'avons lâché pour le langage, la métaphore, l'image. Le virtuel -que je préfère appeler l'imaginaire - nous y sommes depuis toujours. Nous y habitons. Les tympans des églises médiévales sont virtuelles, elles racontent une histoire. Le Parthénon est virtuel, il représente les Dieux. Le virtuel, dit Michel Serres, est la chair même de l'homme. La chair même de sa production, aussi.

 

Non, le véritable Autre Monde, tout à fait inconnu et inquiétant, c'est le monde des choses "en notre absence" comme dit Baudrillard. C'est à dire les choses épuisées de toute intentionnalité à notre égard. L'être brut, la face cachée du reél, que nous ne pouvons pas vraiment voir, car il faudrait une vision inhumaine, divine, pour y arriver. Les choses silencieuses, l'être silencieux, qui ne nous veulent rien, qui ne nous disent rien, qui existent parfaitement sans nous.

 

Et voilà, pour essayer de compléter ce je te disais sur le "dévoilement", ce en quoi l'architecture est instable et fascinante. Elle est posée sur la ligne de crête entre l'imaginaire parlant, l'intentionnalité que nous lui avons injecté, et le monde silencieux des choses dans lequel elle peut s'engloutir à tout instant, pour redevenir une énigme.

 

Jean-Philippe DORE (2001)

Tag(s) : #Cohésion sociale

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