Jeudi 17 juin 2010 4 17 /06 /Juin /2010 19:30

Forme temporelle se dit d’un évènement qui se déploie dans le temps selon un ordre interne propre. La consistance de cet événement est celle de la signification qu'on lui attribue, en le singularisant comme tel. Une forme temporelle se présente extérieurement comme d’une séquence de temps identifiable par ses contours (début et fin), son éventuelle répétition, sans que cette détermination suffise entièrement à la qualifier. La forme temporelle est paradoxalement atemporelle au sens où elle tire son unité du fait que sa fin est déjà contenue dans son début et que toutes ses parties y tendent.

 

L'évènement ainsi qualifié ressort de différentes formes dont la durée d’existence est variable : il peut s’agir d’un mouvement brusque de quelques minutes, ou au contraire se déployer dans une temporalité bien plus longue, voire multiséculaire.

 

Une forme temporelle est donc un objet perçu et conçu. En ce sens, il ne faut pas différencier le temps de sa réalisation du mouvement de sa perception : la conscience de l'événement « fait » l'événement au-delà des faits bruts.

 

Domaines

Les formes temporelles se trouvent généralement en linguistique et en littérature où elles caractérisent des formes du discours et du récit (voir la diégèse). Pour ne citer qu’un exemple, Marcel Proust emploie dans sa Recherche du temps perdu une multitude de formes temporelles narratives dont la contigüité forme des rapports de proportion. Ainsi « les rapports entre la durée variable de ces événements, ou segments diégétiques, et la pseudo-durée de leur relation dans le récit sont des rapports de vitesse. Les relations entre les capacités de répétition de l’histoire et celles du récit sont des rapports de fréquence. ».

 

Les formes temporelles sont musicales par excellence. Contrairement à ce qu'on aime à dire en général, la musique n'est pas un « art du temps ». La durée d'un morceau de musique n'est pas définie de manière absolue et extérieure, mais par la richesse et la disposition de ses rapports harmoniques intrinsèques, qui « chronomètrent » la pièce de l'intérieur, sans que ce chronométrage soit absolu.

Les formes temporelles sont utilisées en sciences sociales pour caractériser un évènement dont le développement dans le temps acquiert une plus grande importance que toute autre considération. Ainsi, les manifestations, fêtes populaires, et rassemblements collectifs, sont classés comme formes temporelles dans la mesure où elles forment une stance reconnaissable.

 

Les questions qui se posent :

Peut-on appliquer tous les caractères des formes spatiales aux formes temporelles ?

Qu’est-ce qu’une forme temporelle à l’heure de la compression du temps ?

En quoi une forme temporelle peut décrire la vie sociale et son organisation physique qu’est la ville ?

 

En urbanisme

L’urbanisme présente, de par sa consistance, de multiples temporalités. À la croisée des sciences physiques et sociales, il articule des temps matériels et sociaux.

 

Suivant l’ordre antique romain du « tracer, lotir, bâtir » toujours d’actualité dans une grande partie du monde, l’urbain se décline en trois ordres aux temporalités différentes :

1) Le réseau viaire, donc le maillage des rues, se présente comme le plus persistant. Ainsi bon nombre de voies romaines perdurent de nos jours. En France, l’inaliénabilité du domaine public que constituent les voies publiques en renforcent la permanence.

2) Le parcellaire est fondé sur la notion de propriété foncière. Il fluctue en fonction des transactions telles que les scissions et regroupements. Le droit de propriété lui confère néanmoins une certaine constance et l’observation des cadastres urbains successifs démontrent une certaine constance des limites parcellaires.

3) L’ordre du bâtir est beaucoup plus fluctuant, et rares sont les parcelles qui ne voient pas en un siècle des modifications substantielles des constructions qu’elles hébergent. L'architecture appartient à cette temporalité comme expression culturelle à un moment donné de la société. Ces trois ordres produisent des formes temporelles' qui s’imbriquent, s’interconnectent et entrent en résonance.

 

Pour définir la ville, Max Weber dit : « (la ville) constitue, en tout cas, un habitat concentré (au moins relativement), « une localité ». Dans les villes (mais pas seulement là), les maisons sont construites très près les unes des autres ; d’ailleurs aujourd’hui, la règle générale est de les bâtir mur contre mur »[2]. Les formes temporelles en urbanisme caractérisent des objets dynamiques, mobilisés par des forces sociales, qui deviennent par leur importance des évènements. Leurs conséquences dans la vie urbaine leur confèrent une forme identifiable se développant selon une temporalité propre.

 

Pour revenir sur l’histoire récente de l’urbanisme, la création des grands ensembles après la Seconde Guerre mondiale doit être considérée comme une forme temporelle. Cette nouvelle forme urbaine est identifiée par les urbanistes et les sociologues qui l'inscrivent dans l’histoire plus générale de la ville et dont la signification particulière décrit un phénomène nouveau : la naissance des banlieues. De même la relégation de ces « banlieues », après que les pouvoirs publics aient laissé la situation sociale se dégrader, peut être considérée comme une autre forme temporelle, incluse dans la première.

 

L’importance accordée à la forme temporelle en urbanisme réside dans le fait qu’elle décrit un évènement homogène dans son développement, mais faisant appel aux forces divergentes à l'oeuvre dans l’urbain. "L’urbain, c’est une forme pure : le lieu de rencontre, le lieu de rassemblement, la simultanéité. Cette forme n’a aucun contenu spécifique, mais tout y vient et y vit. C’est une abstraction, mais le contraire d’une entité métaphysique, une abstraction concrète, liée à la pratique".

 

Définition postée sur WIKIPEDIA : http://fr.wikipedia.org/wiki/Forme_temporelle


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Jeudi 17 juin 2010 4 17 /06 /Juin /2010 19:27

statuaire urbaine

 

Crédit Stéphanie Barbon


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Mercredi 9 juin 2010 3 09 /06 /Juin /2010 15:49

Comment devient-on une métropole ? Comment force-t-on son destin si besoin était ? Voila ce que le projet de loi sur le Grand Paris devait faire, et voila qui est fait avec la création d’un nouvel axe de transport périphérique de 130 km autour de la capitale.

De toutes les manières de construire une métropole, la France a toujours choisi la structuration par les transports en commun. Depuis le premier schéma directeur de l’Ile de France de 1965, les acteurs de son aménagement se sont appuyés sur le développement des transports en commun pour innerver les territoires de vie de l’aire francilienne. Les transports ferroviaires (RER et trains), couplé au réseau autoroutier, ont été développés en même temps que les villes nouvelles et font partie intégrante du projet initial qui était de « mettre la ville à la campagne » tout en préservant un lien ombilical reliant ces villes satellites à Paris.

Le réseau de transport en commun est aujourd’hui très développé et étoilé, avec pour centre Paris, dans une région où les mouvements pendulaires domicile-travail sont importants et où les transports collectifs sont des alternatives crédibles à l’usage de la voiture.

Mais pourquoi créer un réseau de transport supplémentaire pour s’affirmer comme métropole ?

La prééminence accordée aux réseaux dans les échanges et contacts internationaux a bouleversé les notions traditionnelles de hiérarchie urbaine. Ce basculement dans l’espace des flux est à resituer dans un mouvement de tertiairisation de l’économie. Les nouvelles relations entre l’espace et le temps - la révolution logistique, le rôle des pôles urbains dans les « espaces glissants », la recherche de centralité offrant des atouts de localisation durables et des potentialités de diversification optimales - concernent inséparablement la production de biens et de services dans notre société. Les échanges financiers, de marchandises et d’informations se constituent en réseaux de flux qui dépassent largement les limites nationales.

D’accord pour les réseaux. Mais la consultation sur le Grand Paris - à laquelle ont répondu tant d’équipes d’architectes prestigieux, et pour laquelle tous les pôles universitaires franciliens ont contribué en amassant une masse énorme de savoirs – a dégagée une idée d’ensemble assez simple : une métropole est avant tout identitaire. Elle se fonde sur sa capacité à faire admettre son existence à l’ensemble de ses habitants et au monde entier en développant une image reconnaissable et communicable.

En fait, le Grand Paris existe déjà. Depuis les promenades rêveuses de Jean-Jacques Rousseau, il avait un début d’existence. L’ile de France était prête depuis bien longtemps, s’étant lentement constituée comme l’interland de la capitale. Alors pourquoi cette loi ? Pour résorber la congestion autoroutière qui chaque matin fige le périphérique ?

Ce n’est pas sérieux. Depuis les années 1960, le Grand Paris existe et le développement des villes nouvelles en fut le lancement opérationnel. Mais ce qui manque encore aujourd’hui, ce n’est pas les projets urbains qui sont légions dans une région où le foncier est cher, mais un projet politique volontaire qui déboucherait sur une véritable gouvernance métropolitaine. Voila ce que sera la véritable évolution vers la métropolisation rayonnante et épanouie : une assemblée métropolitaine apte à prendre son destin en main.

 

Publié sur le monde.fr:

http://abonnes.lemonde.fr/opinions/chronique/2010/05/29/grand-paris_1364746_3232.html


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Mercredi 9 juin 2010 3 09 /06 /Juin /2010 15:45

 

saint jean de mont 04saint jean de mont 06saint jean de mont 05


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Mercredi 2 juin 2010 3 02 /06 /Juin /2010 14:27

C’est en temps de crise qu’on éprouve la crise du temps. On a beaucoup dit et écrit ces dernières semaines à propos du passage meurtrier de Xynthia le 28 février sur la côte atlantique. L’émoi s’estompera avec le temps et les déclarations va-t-en guerre d’interdiction de construire dans les zones inondables s’oublieront aussi vite. La mémoire du risque est ainsi : émotive et évanescente.

Après les inondations aux Philippines en septembre 2009, la dévastation d’Haïti le 12 janvier et les inondations de Madère le 21 février, le littoral français a subit à son tour un phénomène naturel grave tandis que le Chili vivait un séisme d’une rare violence. Dans tous ces événements, la vulnérabilité de l’urbanisation est en jeu. La proximité géographique de Xynthia a accentué sa couverture médiatique. Le bilan humain est important - 53 morts - et les 1.000 maisons sinistrées démontrent la violence de la tempête. Rappelons que Katrina avait fait 1.500 morts à la Nouvelle Orléans en 2005 et que 1,5 millions d’édifices ont été détruits au Chili. Sans polémiquer, il convient d’observer que ces catastrophes naturelles sont devenues à plusieurs égards des faits sociaux.

Revenons sur les événements de l’Aiguillon et de la Faute-sur-Mer. Pour avoir participé aux opérations de nettoyage après le pompage des quartiers submergés dans les deux communes vendéennes les plus touchées, j’ai pu constater que le drame avait frappé quelques quartiers de part et d’autre de l’estuaire du Lay. C’est peu, mais les dégâts étaient importants. Après évacuation des habitants et pompage, il a fallu déblayer les débris jonchant les voies publiques – monceaux de matériaux et d’algues – avant d’évacuer le contenu entier des habitations devenues inhabitables. Après quelques jours, les rues boueuses se sont remplies du contenu des maisons sorti en tas par un effet d’inversion du dedans et du dehors ; les meubles et les choses maculés de vase et gorgés d’eau salée. Cela prodiguait une atmosphère proche de l’univers de Samuel Beckett, terreux et vain. Elles devaient être bien coquettes ces petites maisons à l’architecture apparentée à un style vernaculaire vendéen, bousculé souvent par des constructeurs plus enclin à l’enduit monocouche et à la tuile mécanique. Du côté de l’Aiguillon, cela tenait du genre « sam’ suffit » tandis que les constructions plus tardives de la Faute-sur-mer s’inséraient  sans retenue dans les compositions étriquées de lotissements spéculatifs.  Il y a encore 50 ans, ces quartiers n’étaient que des communaux ou des conches laissés à l’aviculture ou au maraichage. Les habitants résidaient préférentiellement sur les points hauts car les inondations dues aux vimers remontant l’estuaire du Lay étaient connues de longue date.

Le littoral métropolitain concerne 4,4% du territoire national et il y réside constamment 10% de sa population (sans compter le tourisme). La pression foncière y fait rage et chaque possibilité d’extension urbaine était jusqu’à présent vécue comme un développement positif, bien que gênée par la loi littorale, et les risques d’inondation n’effrayaient personne. La proximité des élus locaux et des demandeurs d’autorisation de construire rendait délicat en pratique tout refus et la concussion avérée aujourd’hui entre certains élus et la promotion immobilière fini de brosser le tableau de la cupidité ordinaire.

La rhétorique de la tragédie est connue. Au mieux le risque est éludé. Au pire c’est un déni qui appelle à l’irrationnel pour expliquer l’imprévisible ou évoquer l’inconscience de ceux qui le subissent. Or aujourd’hui, les risques naturels sont connus et nos systèmes de vigilance les rendent prévisibles. Tandis que l’on ressort en Vendée un rapport accablant de l’Equipement, on dénonce la politique du béton au Portugal, on pointe du doigt l’immobilisme des autorités au Chili et on se souvient de la négligence dans la consolidation des digues protégeant la Nouvelle Orléans. La myopie qui nous accable est inconcevable. Notre gestion des risques s’apparente avant tout à une mauvaise gestion du temps. En Charente Maritime et en Vendée, les premières digues ont été commandées par Colbert et ce réseau de plusieurs centaines de kilomètres est vieillissant. Or il semble que nous soyons incapables de tenir dans le temps la réalisation et l’entretien de ce patrimoine défensif. Les conséquences de cette tempête sont un fait social car elles révèlent, mieux que n’importe quelle autre démonstration, les carences et les faiblesses de notre société. Les victimes sont issues de quartiers pavillonnaires, symbole par excellence de l’intimité domestique et du droit populaire à la quiétude. Notre déni du risque à conduit à ce sacrifice païen. Au-delà du drame des pertes humaines, c’est la domesticité qui est en jeu, avec ces innombrables foyers touchés sur toute la côte atlantique, et l’invasion des eaux dans des intérieurs dont le pacte urbain nous garantissait l’inviolabilité.

Que va-t-il maintenant se passer à l’Aiguillon et à la Faute ? La carte des zones noires est dévoilée et elle ne concerne pas toutes les zones à risque. En dehors, les assureurs vont indemniser les sinistrés sur le mobilier et éventuellement l’immobilier dont les réels dégâts n’apparaitront qu’à la décompression des sols. Dans ces deux communes, le coût du foncier était jusqu’à présent très important. Le pécule ne permettra donc pas aux habitants de réinvestir sur place. De nombreuses personnes avaient vu dans cet achat l’investissement de toute une vie et le moyen de passer leur retraite en bord de mer. Il est peu probable qu’ils trouvent les ressources nécessaires à un déménagement. L’état promet d’indemniser dans les zones promises à la destruction. Attendons les recours pour voir ce plan taillé en pièces.

Alors que faire ? La mise en accusation de l’urbanisme est bien entendu le réflexe d’hommes politiques qui se défaussent de leurs propres errements sur le symptôme au lieu de soigner le mal. Au lieu de faire de l’urbanisme un jouet politique comme dans le cas du Grand Paris, il est urgent de réhabiliter cette discipline, non uniquement comme outil d’aménagement de l’espace mais aussi comme science du temps. L’urbanisme possède les moyens conceptuels d’articuler des temps contradictoires dans un emboîtement d’échelles temporelles allant de l’instantané au séculaire. Les plans de prévention des risques appartiennent à cette mécanique car ils établissent la vulnérabilité et débouchent sur des plans communaux de sauvegarde mettant en place des systèmes d’alerte et d’évacuation de des populations à risque. Plus de 16.000 communes françaises sont en zone inondables. L’article 44 de la loi Grenelle 1, à la suite de nombreux textes législatifs, rappelle qu’il faut maîtriser l’urbanisation dans ces zones. Une réponse globale doit donc être donnée. Pour le littoral, la solution existe qui consiste construire des armatures urbaines perpendiculaires aux côtes. Mais aujourd’hui il est difficile de se détourner de ces franges côtières de grande attractivité immobilière sans offrir d’alternative. La séduction de l’urbanisme passe par des projets d’aménagement à long terme définissant de nouvelles polarités. Non seulement, les plans de prévention doivent être pris en considération dans les schémas de cohérence territoriale, mais ces derniers doivent présenter un projet dynamique, tracé et suivi dans la durée.

Publié dans la revue Urbanisme n°372 datée mai-juin 2010

JR


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Jeudi 27 mai 2010 4 27 /05 /Mai /2010 20:26

1
Ne venez que si vous y êtes autorisés. Après la sortie n°7, vous verrez une sortie sur l'autoroute qu'un panneau rouge interdit à toute personne étrangère au service. Dans l'air morne du matin, je m'y suis
engagé après une nuit d'hôtel à Nantes durant laquelle j'avais longuement observé les photographies aériennes mises à ma disposition.

 

La bretelle de sortie tout en courbe aboutit à l'ancien péage qui sert dorénavant de parc de stationnement. Les barrières abaissées empêchent d'aller plus loin. J'ai chaussé d’une paire de bottes de chantier, enfilé un imperméable de randonnée et pris mon sac à dos. Après quelques minutes de marche, j'ai rejoint le check-point.

 

Deux larges tranchées strient l'ancienne départementale pour empêcher tout véhicule d'aller plus loin.  Au pied de la dernière, la patrouille m'attend. Elle se compose de trois militaires en tenue de campagne dont un porte une radio. Après vérification de mes papiers d'identité, et une courte présentation des mesures de sécurité à respecter, nous nous mettons en route le long de la voie déserte ; l'adjudant-chef Colombo est de ces hommes rassurants, sorte de  nounours en treillis ; il commence dans le petit matin à raconter ses  souvenirs de patrouille ; ce babillage a au moins le mérite de faire passer le temps. Les deux autres soldats sont muets et absents. La surveillance de la zone les ennuie. Nous longeons des landes incertaines qui autrefois durent être des champs cultivés. Autour de nous des débris éparses, morceaux de meubles et sacs plastiques.


2
En passant le viaduc routier, le paysage urbain apparaît. Nous arrivons dans une entée de ville, ou ce qui en tenait lieu ; enfilades de constructions métalliques aux charpentes maintenant tordues. La présence de nombreuses voitures carbonisées laisse à penser qu'il  s'agissait de concessions automobiles. Nous arrivons devant un vaste parking vide de supermarché alors que le soleil fait son apparition au dessus de l'enseigne déglinguée.  L'adjudant-chef m'explique que c'est là que les secours avaient établi leur quartier général opérationnel.

 

A bien y regarder, on entraperçoit leurs traces : un amoncèlement de  sacs poubelles oranges sous la station essence, une antenne de  grande hauteur, des symboles variés tracés au sol pour organiser le stationnement des différentes unités. Une publicité fanée promeut, ironie de l'histoire, "les jours fous, venez nombreux". Ici comme ailleurs en ville, il n'y a plus personne.

 

La lassitude de la patrouille est notoire et nous repartons. A quoi peuvent bien servir les fusils d'assaut qu'ils portent en bandoulière ? Nous continuons sur la voie rectiligne, contournant les ronds-points qui ne signifient plus rien. La voie s'encombre peu à peu d'objets inertes que les véhicules d’intervention ont repoussés sur le côté si bien que nous marchons en son axe, suivant une bande blanche à peine perceptible. Ayant laissé derrière nous les entrepôts commerciaux, nous entrons dans la ville traditionnelle avec ses façades de pierre.

 

La plupart des volets sont fermés, certains éventrés démontrent les pillages. Sur les façades, les inscriptions cabalistiques à la peinture fluo ont été faites par les secours à la recherche de victimes.

A intervalles réguliers, la radio crachote des messages. Je déduis que deux autres patrouilles sont dans les parages car la radio répond laconiquement aux messages diffusés pour bravo 3. La promenade est pour le moment austère. C'est alors que nous débouchons sur une grande place encadrée de hauts alignements de platanes.


3
Des podiums sont encore debout tandis qu'un amoncellement d'objets divers est repoussé à un angle de la place. Pêle-mêle, des chaises pliantes, des restes de tivoli et ce qui semble être du matériel de sonorisation. Une fête se tenait assurément là au moment du drame. Un des soldats murmure indistinctement : " qu'est-ce qu'il leur a pris ? "

 

La désolation nous envahit et même la voix rassurante de l'adjudant-chef n'y change rien. Toujours aucune trace de vie, pas même un animal errant. Un effroi immobile a tout figé. Une situation incompréhensible, une atmosphère post cataclysme bien différente des reportages que la télévision a pu donner durant des mois sur la situation.

 

Nous arrivons dans la rue principale, artère rectiligne de plus d'un kilomètre, totalement encombrée d'objets sortis des vitrines défoncées. Il n'y a plus d'intériorité possible avec tous ces rez-de-chaussée béants. Si les enseignes informent assez bien sur la  destination des commerces, le bric-à-brac sans dessus dessous n'en dit plus rien.

 

Nous remontons la rue et la lassitude me prend. Bien entendu, une morne désolation n'a jamais réjouit personne. Face à un événement incompréhensible, comment objectiver nos sensations ? L'adjudant-chef me montre alors les ruines calcinées de l'hôtel de ville. Remontant encore, nous obliquons dans une rue nous menant à la cathédrale.

 

4
L'édifice contraste par sa rectitude avec le bazar qui règne au dehors. Bien sûr son portail est béant, la chaire à terre et les bancs ont servi à faire un feu. Mais il n'empêche qu'ici tout est calme. Les hommes enlèvent leur sac à dos et s'accroupissent en cercle. Le bruit lointain des hélicoptères de patrouille ne nous parvient plus.

 

Peut être que nous trouvons là un certain réconfort rendu indispensable par l'absence de réponses. Après tant de tentatives d'explications scientifiques, tant de reportages et d'analyses, j'avoue que ce qu'on a appelé dans le monde entier le " syndrome de Fontenay " restera pour moi un mystère. Je pensais que les mois passant, il serait possible de tirer d'une observation du terrain quelque conclusion. La ville morte aux belles façades renaissance sera une énigme offerte aux temps futurs comme les légendes antiques le furent pour nous.


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