u/ Architecture

Jeudi 18 septembre 2008 4 18 /09 /Sep /2008 19:02




















La ville d’Isé au Japon est célèbre notamment grâce au Temple consacré à Amaterasu, déesse suprême du Shintoïsme. Le temple est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2004. Chaque année environ six millions de touristes le visitent.

 

La forêt apparaît comme une masse compacte à la lisière de la ville. Les activités qui la bordent semblent insensibles à l’esprit sylvestre si ce n’est dans la mentalité des habitants. Au cœur de ce massif existe deux terrains parallèles, orientés nord-sud et séparés de quelques mètres. Un peu moins grand que des terrains de football, ils sont plantés de gazon et son régulièrement entretenu.

 

L’un est bâti, l’autre non. Tous les vingt ans, les édifices de l’un sont détruits tandis que des charpentiers rompus à un savoir faire ancestral rebâtissent sur l’autre les mêmes édifices à l’exact identiques. Cela depuis quinze siècles.

 

Le monument tient sont existence de la régularité du rite sans cesse réitéré et de la consistance des gestes dans le temps.

 

Jean Richer

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:08

 
























 

La pérennité des formes bâties souvent supérieure à la durée de vie humaine, amène facilement à l'idée fausse du cadre bâti comme support intemporel et passif. Cette vision patrimoniale oublie trop vite que les carcasses anciennes se maintiennent dans le présent uniquement à partir d'une volonté forte de les reconnaître comme utiles dans l'instant d'un intérêt affectif ou fonctionnel. Le support passif n'existe pas en matière d'architecture et la virulence d'une construction active s'observe par sa volonté à durer, c'est-à-dire dans notre volonté à la faire durer. De fait, l'accumulation n'a plus cours, puisque accumuler condamne irrémédiablement à l'oubli. Farouchement chacune existe dans son écoulement singulier à travers le temps.

 

Mais la ville ne dispose plus de temps pour se permettre la maturation nécessaire dans l'apprentissage progressif des coexistences. Les formes anciennes s'enfoncent dans la passivité, rejetées par des regards égarés vers la séduction du « prêt à utiliser clé en main lisse et propre ». Ce n'est plus la ville qui est perçue mais l'image de la ville et nous finirons par évoluer dans un décor. En réponse à cette amnésie temporelle, il faut tenter d'apprivoiser ces durées multiples, de gérer leur coexistence, en étudiant ce qui les relie.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /Juin /2008 16:37

 

La réussite d’un plan ne consiste pas uniquement à assembler de façon permorfante un ensemble de fonction entre elles. Les qualités finales d’un projet ne résident pas dans la juxtaposition de multiples éléments de programme disparates. Leur donner une raison d’exister les uns par rapport aux autres voilà en réalité le but manifeste de la phase de conception. Les circulations, les interstices, les « entre-deux » deviennent alors les aortes du plan, ils créent les liens fonctionnels lesquels seront plus tard, support du lien social, le terrain de la rencontre, les eaux internationales du projet. Chacun quittant alors son territoire pour se risquer dans celui-ci de la communauté.


Ce qui fait l’âme du projet est donc finalement absent du programme, une poche mal quantifiée, une colonne à part du tableau des surfaces.


Ces mètres carrés ingrats qu’aucune réunion préparatoire n’a abordés taisent souvent leur capacité à faire naître une réponse sensible.

 

Stéphan Legois

Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /Juin /2008 16:06

Un jour de 1715, un monsieur nommé Karl voulant se reposer décide de construire sa ville. Il la construit autour de son château, en forme d’éventail. Au sud les rues, au nord le parc. De nos jours, rien n’a changé, même configuration.

La ville a de quoi être fière, elle contient l’une des meilleures universités de son pays. Elle en est aussi la capitale du Droit avec ses tribunaux nationaux. Pour se cultiver, on peut par exemple visiter le Centre pour l’Art et les technologies des Médias (alias Tsaitte Ka Aim). Et on se rend ou se déplace aisément dans cette ville grâce à son modèle tram-train, précurseur et cité en exemple dans toute l’Europe.


Quelle idée de vivre dans un éventail… N’empêche qu’aujourd’hui à Karlsruhe il y a 300 000 habitants, et moi.

 

 

 

 Sylvie Garabédian

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:26

Au tournant des révolutions technologiques, comme lors des mutations profondes dans les mœurs, l’architecture est mise en demeure d’évoluer. Prise aujourd’hui dans l’urgence de se convertir aux impératifs de l’âge électronique, dans ce qu’il est convenu d’appeler la nouvelle économie à l’heure de la globalisation des marchés, elle semble pourtant balbutier. Depuis l’idée du Corbusier qui était que l’organisation moderne doit « créer la visualisation des évènements, les rendre saisissables presque instantanément au regard. Il faut un lieu pour cela, des méthodes d’expositions, en l’occurrence des bâtiments », les choses ont changé. L’inforoute du futur et ses réseaux ont transformé les individus en passe-muraille et les édifices en objets anachroniques. Est-ce alors la fin de l’architecture ? Il s’agit, en tout cas, d’une mutation profonde ne serait-ce que dans l’activité de conception : la notation, la représentation, la modélisation, la simulation, l’intégration des données, l’organisation des transactions entre les acteurs, la délocalisation et la fragmentation du processus… tout cela nous pousse-t-il vers cet « art total » dont parle Pierre Restany ou bien vers une disparition pure et simple de l’architecture ?

 

En conclusion de premier chapitre de l’Espace critique, la ville surexposée, Paul Virilio prédit « En fait, si l’architectonique se mesurait bien à la géologie, à la tectonique des reliefs naturels, avec les pyramides, les tours et autres détours néogothiques, elle ne se mesure plus désormais qu’aux techniques de pointe dont les vertigineuses prouesses nous exilent toutes de l’horizon terrestre ». A côté des techniques de la construction, se pose la question de la construction des techniques, et  de l’éventuelle disjonction entre architecture et construction. En 1967, dans un essai sur « la « dimension amoureuse » en architecture » étaients décrit ces deux extrêmes que sont l’architecture comme « œuvre totale » (Gesamtkunstwerk) et l’architecture comme « conditionnement de l’existence » (life conditioning). Ces deux termes reprennent les tentations constantes des architectes lorsqu’ils renoncent à créer des formes signifiantes liées à un fond commun de culture, lorsqu’ils mettent en doute « la possibilité permanente de l’homme ».

 

Alors que l’architecture était un projet d’espace, une image des lieux prise dans les plis d’un territoire, et dans un incessant passage de la partie au tout, son sens et son rôle semble devoir se redéfinir.

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:00

 

L’architecture est d’un exercice complexe ; la seule matière ne l’obsède pas. Par combinaisons d’évènements – masses, plans, oppositions, concentrations – nous provoquons une forme immatérielle : ainsi nait l’espace. Une musique de l’invisible, un écart. Voilà l’enjeu de notre exercice.

De l’idée à la chose, nous convoquons par étape le réel ; mais avant de présenter, nous représentons. Là intervient l’image, là nous employons le dessin ; fut-ce par nécessité ; Celle de donner à voir ce qui sera ; un préalable indispensable. Et la mise en place des vides se fait par la mise en œuvre de pleins. Sur le papier comme sur le terrain. Le tracé semble inscrire des formes. Mais le trait constitue une berge. Le monde s’y attache pour se déployer ; alors investissant les blancs du papier, la forme irradie par-delà son inscription, crée l’image. Cernant le visible, nous introduisons cet indispensable écart : une porte vers l’indicible.

 

Que discernons-nous du monde ? les étincelles d’un brasier ardent. Bien souvent s’échappe l’essentiel. La quête du regard est une chasse. Nous battons la campagne de nos visibilités avec véhémence. Le gibier trop souvent se lève à notre insu ; le monde se dévoile. Fugace, il disparaît aussitôt, nous laissant seuls comme l’aveugle qui un jour a vu. L’étreinte passée, reste l’absence.

 

Ici encore intervient l’image. Provoquer le monde puis le recueillir. Accueillir un phénomène qui dépasse les marges du dessin. Retenir un peu de ce jaillissement, juste un peu. Il y va pourtant de notre peau. Nous fabriquons certainement depuis toujours des images pour ne pas périr sous les coups de l’apparence.

 

Voici un dessin d’essence technique – éléments à souder, à boulonner, à pincer. Il s’agit d’un montant de mur rideau de Mies van der Rohe. Avant tout, ce sont des vides et des forces qui y sont signifiés. Pour tenir une transparence, la matière s’est faite vide. Un jeu de réserves. Pour tenir la pression du vent, la dilatation du verre, elle devient tour à tour contrefort et main qui saisit.

 

Ce dessin est une stratégie ; il provoque l’architecture à venir par un jeu sculptural d’étirements, de renvois et d’écartèlements des pleins. Le vide se précipite dans les béances ainsi obtenues. Et le concept s’y retire pour devenir le corps de l’architecture. L’écart apparaît. « Le monde de nos créations s’épanouira de l’intérieur » disait Mies van der Rohe.

 

Ce dessin, le dessin, se doit d’être une stratégie, le moyen de commettre la matière ; la similitude absurde d’un trait pour une chose n’est qu’une pâle copie du réel. Elle empêche l’avènement de l’écart. « si l’on veut tirer profit de la nature, il faut la traiter de manière libérale » disait Goethe.

 

Tout le problème est là. L’architecture ne pourra jamais se représenter objectalement. Son immanence demeurera toujours une énigme au visible. Il est néanmoins indispensable de montrer que nous ne pouvons pas la représenter. Nous devons invoquer l’indicible de toutes nos forces. Puis retenir les maigres traces obtenues sous forme de lignes génératrices. Elles ne peuvent plus être que de simples apparitions d’objets sur le vide du papier, mais restriction, ségrégation et modulation d’une spatialité préalable. Voilà pour le dessin.

 

Sauf que nous refusons de plus en plus le trait. Nous préférons dans un confort d’esprit affolant l’empreinte au trait, le reflet à l’inscription. Nous nous adonnons à l’imagerie. A force de dérive, l’image du projet a déserté l’arène au profit du projet de l’image. Nous préférons avoir recours à la photographie et à ses avatars de synthèse comme à des instruments d’objectivation totale du monde. C’est un fantasme. Il n’y a qu’à feuilleter les publications actuelles. Photographies et images de synthèse ont remplacé l’exposé du dessin ; il est temps de dire qu’il s’agit d’une démission. Nous voilà rassurés par l’empreinte du monde. Mais la captation ou la reconstitution d’une visibilité n’est que l’ombre du monde. Quel est ce crime ? Nous abandonnons l’immanence. Nous acceptons une idéologie de l’apparence. Alors que nous nous étions libérés du dogme d’une représentation figée, nous cédons. Nous délaissons la virtualité du trait. Nous réduisons à néant le sublime écart.

 

Pourtant nous ne devons absolument pas laisser s’échapper cet art de l’invisible. A nouveau, il y va de notre peau ; il n’y a pas de hasard. La matière qui prendra place dans l’espace sera issue de la respiration du dessin. La part d’indicible ainsi obtenue sera l’image de cette immanence première.

Reste une seule issue : faire des images justes ; jouissons d’une image libérée. Suivons Merleau-Ponty : « Le propre du visible est d’avoir une doublure d’invisible au sens strict qui rend présent comme une certaine absence. »

 

Jean RICHER

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