Il existe des villes poussant dans la plaine, à peine tracées, juste là en prévision du grand soir urbain. Il est des villes désertes comme ici en Chine: Ordos telle que montrée par Google Earth.
Il existe des villes poussant dans la plaine, à peine tracées, juste là en prévision du grand soir urbain. Il est des villes désertes comme ici en Chine: Ordos telle que montrée par Google Earth.
Quelle est la place des centres anciens dans la métropolisation? La réponse majoritairement donnée aujourd’hui est celle de l’exploitation du patrimoine comme moteur culturel et touristique. Jetés dans cette spécialisation, les centres anciens permettent aux métropoles d’affirmer une identité territoriale dans un contexte de rivalité interurbaine. Mais ce faisant, Ils perdent les qualités attachées à leurs territoires de vie. La définition même de centre ancien nécessiterait d’être précisée. Centre-ville, centre historique, quartier ancien, autant de réalités multiformes dont la simplification à un terme générique tend à les condamner a être considéré comme des réserves indiennes, un ennui à éviter, ce je ne sais quoi qu’on préfère oublier, lui préférant les grands espaces de la métropolisation, ce nouveau Farwest.
De la métropolisation
En premier lieu vient l’explosion du modèle diffus. A côté des centres historiques compacts s’est développée en moins d’un siècle une architecture territoriale diffuse, selon un modèle polycentrique, d’archipel, formant un réseau à partir de noyaux denses et de surfaces plus étales.
Emergement de nouvelles polarités donc, chaque centre tendant vers la polyfonctionnalité pour intégrer le maximum d’activités et de services. Zonage et ségrégation aussi. Car la dissociation entre l’emploi et l’habitat ne fut jamais plus grande. Et le mythe de la mobilité s’en trouve accru avec la croissance des flux et la congestion pour finalité. De l’étalement des villes dérivent la diffusion des centralités et leur hiérarchisation. La concurrence territoriale intra-métropolitaine impose hiérarchisation et spécialisation d’autant que l’économie est devenue hétérogène et discontinue, de moins en moins liée à l’économie régionale car rattachée à la mondialisation des activités, à la financiarisation et la tertiairisation.
Des centres anciens
Le caractère de centralité se fonde sur un certain nombre de propriétés : la géométrie de l’espace en premier lieu, l’antériorité historique et les représentations symboliques. Elles sont liées généralement au marché du travail et à la régulation des échanges économiques, ainsi bien sur qu’aux pouvoirs. Les centres anciens constituent pour la plupart le lieu traditionnel de l’exercice du pouvoir bien que les fonctions directrices y soient en voie d’affaiblissement. L’économie mondialisée possède ses propres référentiels spatiaux et les centres anciens ne sont plus en mesure de porter les fonctions métropolitaines en termes d’usage et d’équipement. Ils sont passés en moins d’un siècle d’une centralité de mobilité à celle de figure figée. Partout ou presque c’est un constat de fragilisation et de gentrification qui domine dans les centres anciens lorsque ce n’est pas une spécialisation dans le tourisme et la culture.
Ce qui constitue à coup sur la centralité historique est peut-être à rechercher dans la signification grandement collective des évènements qui s’y déroulent, faisant la part belle à l’espace public comme lieu d’apparition. Or nous vivons depuis une décennie l’émergence de la ville ludique et festive (la festivalisation), de l’évènementiel et du “fun shopping”. Autant de nouvelles pratiques de centralité réécrivant la ville sur elle-même en survalorisant le patrimoine existant ou requalifiant des friches et des quartiers dégradés. L’effet vitrine est recherché par une économie métropolitaine dont l’ingénieurie culturelle transforme le patrimoine en objet de consommation. Le patrimoine, comme récit fondateur d’un lieu, en vient aujourd’hui à rechercher la validité que lui donnera l’affluence touristique. Or la fréquentation touristique provoque des conflit d’usage de l'espace ainsi qu’une pression foncière et immobilière tandis que la protection du patrimoine est vécue comme un obstacle à l’amélioration des conditions de vie.
D’une fusion?
Tournant le dos à l’opposition centre-périphérie, les centres anciens doivent être pensés comme partie prenante d’un territoire plus vaste. Surinvestis aujourd’hui pour leur valeur d’image, ils font l’objet d’une traitement singulier par des politiques spécifiques. Or dans le phénomène de métropolisation, la distinction centre / périphérie est de moins en moins opératoire à l’heure de la mobilité généralisée. Penser la métropole vertueuse post Kyoto veut dire penser un système avec des solutions de continuité entre centres anciens et territoire métropolisé ou les mesures de protection des premiers seraient partie prenante dans les projets du second.
Il faut dès lors nous posez trois questions:
2010
Jardin de William Christie à Thiré (85) durant les fameuses journées. 2010.
Cette année, le thème des journées européennes du patrimoine était celui des grands hommes. La relation qui unit ce thème au patrimoine bâti mérite réflexion. Exceptons l’excès de paganisme écologiste qui voudrait qu’un « grand homme » soit le produit de son milieu et que visiter son environnement apprenne sur lui. La question qui se pose plutôt ici, et dans le domaine qui m’occupe, est celle des relations entre les « grands hommes » et l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme. Autrement dit, de savoir si commanditaires et concepteurs ont influencé durablement notre histoire telle qu’on peut la comprendre à la visite du patrimoine.
La thèse des « grands hommes » trouve comme illustre exemple Napoléon III et le Baron Haussmann. Tous deux avaient une vision arrêtée de l’urbanisme. La mise en coupe réglée de Paris au XIXe laissa durablement leurs empreintes sur le patrimoine de cette ville. On raconte que l’empereur avait fait accrocher le plan de la capitale dans son bureau qu’il annotait de sa propre main des percements et prolongements voulus par son auguste esprit. Il y a là un rapport direct entre « grands hommes » et patrimoine. La liste est bien sur très longue des commanditaires ayant fait produire à leur usage et à leur gloire des monuments, trouvant par là même le moyen d’accéder à la postérité de la pierre.
L’intérêt doit se porter aussi du côté des concepteurs qui ont non seulement produit un œuvre remarquable mais aussi fait école et donc perpétuer leur invention. Depuis deux siècles, nous avons de grands exemples : Berlage dépouillant l’architecture et étendant Amsterdam, Gropius fondant l’école moderne en appliquant ses principes à tous les domaines constructifs de part et d’autre de l’Atlantique, Le Corbusier ouvrant l’espace intérieur des constructions et libérant les volumes de la gravité… et bien d’autres encore. Leurs influences furent considérables et ces « grands hommes » ont produit en partie le patrimoine récent.
Mais l’antithèse provient de la sociologie. L’épistémologie du fait individuel et à plus forte raison du héros explicatif est rejetée. Max Weber, Maurice Halbwachs et Henri Lefebvre, chacun à leur manière, ont mis en avant les phénomènes économiques et sociaux dans la fabrique de la ville. Le patrimoine étant cumulatif de la succession des intentions qui y concourent et des usages qu’il accueille, s’arrêter sur un seul homme revient à nier le sens d’une époque. Cela revient aussi à nier la matubilité des constructions puisqu’elles ne seraient que le produit d’un homme et non la pratique de nombreux autres pendant et après.
Sans entrer dans le détail, si l’architecture revoit parfois au fait individuel, l’histoire de l’urbanisme s’est très tôt attachée à considérer la ville comme un ensemble. Camillio Sitte fut l’un des précurseurs de la pensée de la ville unitaire au XIXe en ne dissociant pas les formes bâties des espaces publics. Patrick Geddes lui emboîta le pas en appliquant un concept biologique - l’évolutionnisme - à la ville, articulant par la même passé et avenir. Puis vint la rationalité du XXe et la compréhension que toute action exige une analyse précise des rapports de forces à l’œuvre dans la société. Dans cette approche, le patrimoine ne peut définitivement plus s’extraire de sa gangue sociale.
Pourquoi donc se poser cette question ? Parce que le dogme du développement durable prend un de ses appuis sur le principe de la cohésion sociale. Il promeut la gouvernance comme outil au service du mieux vivre ensemble. Or, s’intéresser au patrimoine, ce que ces journées évènementielles font, consiste aussi à avoir une réflexion sur la société qui produit l’évènement. La construction du patrimoine, entendons par là l’objet patrimonialisé, est du ressort du consensus social : tel bâtiment mérite de l’être pour son intérêt architectural ou historique tandis que tel autre restera dans l’ombre (dans l’attente éventuelle d’une mise en lumière à l’occasion d’un changement de point de vue). S’entendre sur le patrimoine nécessite donc une discussion élargie que la figure du « grand homme » pourrait occulter.
En conclusion, suffit-il qu’un illustre ait habité une demeure pour la rendre importante ? Dans des cas très précis, la réponse est oui. La maison de Pierre Loti renseigne sur son œuvre. Mais la chambre où untel écrivit ses mémoires, où tel autre vécu avant de faire sa grande découverte ? Dans le domaine précis de l’architecture et de l’urbanisme, la considération des « grands hommes » permet de jalonner l’histoire de balises utiles à sa remémoration. Mais cela nie la stratification des intentions et des occupations successives qui justement font l’épaisseur du patrimoine. Cela relègue aussi une foule d’anonymes ou d’oubliés de l’histoire qui par ses actions a rendu possible l’érection et la conservation des éléments aujourd’hui patrimoniaux. De plus, le mythe du héros historique masque l’aspiration contemporaine à l’instauration d’une nouvelle gouvernance.
Comment devient-on une métropole ? Comment force-t-on son destin si besoin était ? Voila ce que le projet de loi sur le Grand Paris devait faire, et voila qui est fait avec la création d’un nouvel axe de transport périphérique de 130 km autour de la capitale.
De toutes les manières de construire une métropole, la France a toujours choisi la structuration par les transports en commun. Depuis le premier schéma directeur de l’Ile de France de 1965, les acteurs de son aménagement se sont appuyés sur le développement des transports en commun pour innerver les territoires de vie de l’aire francilienne. Les transports ferroviaires (RER et trains), couplé au réseau autoroutier, ont été développés en même temps que les villes nouvelles et font partie intégrante du projet initial qui était de « mettre la ville à la campagne » tout en préservant un lien ombilical reliant ces villes satellites à Paris.
Le réseau de transport en commun est aujourd’hui très développé et étoilé, avec pour centre Paris, dans une région où les mouvements pendulaires domicile-travail sont importants et où les transports collectifs sont des alternatives crédibles à l’usage de la voiture.
Mais pourquoi créer un réseau de transport supplémentaire pour s’affirmer comme métropole ?
La prééminence accordée aux réseaux dans les échanges et contacts internationaux a bouleversé les notions traditionnelles de hiérarchie urbaine. Ce basculement dans l’espace des flux est à resituer dans un mouvement de tertiairisation de l’économie. Les nouvelles relations entre l’espace et le temps - la révolution logistique, le rôle des pôles urbains dans les « espaces glissants », la recherche de centralité offrant des atouts de localisation durables et des potentialités de diversification optimales - concernent inséparablement la production de biens et de services dans notre société. Les échanges financiers, de marchandises et d’informations se constituent en réseaux de flux qui dépassent largement les limites nationales.
D’accord pour les réseaux. Mais la consultation sur le Grand Paris - à laquelle ont répondu tant d’équipes d’architectes prestigieux, et pour laquelle tous les pôles universitaires franciliens ont contribué en amassant une masse énorme de savoirs – a dégagée une idée d’ensemble assez simple : une métropole est avant tout identitaire. Elle se fonde sur sa capacité à faire admettre son existence à l’ensemble de ses habitants et au monde entier en développant une image reconnaissable et communicable.
En fait, le Grand Paris existe déjà. Depuis les promenades rêveuses de Jean-Jacques Rousseau, il avait un début d’existence. L’ile de France était prête depuis bien longtemps, s’étant lentement constituée comme l’interland de la capitale. Alors pourquoi cette loi ? Pour résorber la congestion autoroutière qui chaque matin fige le périphérique ?
Ce n’est pas sérieux. Depuis les années 1960, le Grand Paris existe et le développement des villes nouvelles en fut le lancement opérationnel. Mais ce qui manque encore aujourd’hui, ce n’est pas les projets urbains qui sont légions dans une région où le foncier est cher, mais un projet politique volontaire qui déboucherait sur une véritable gouvernance métropolitaine. Voila ce que sera la véritable évolution vers la métropolisation rayonnante et épanouie : une assemblée métropolitaine apte à prendre son destin en main.
Publié sur le monde.fr:
http://abonnes.lemonde.fr/opinions/chronique/2010/05/29/grand-paris_1364746_3232.html
Beaucoup de villes européennes vivent une crise de centralité après avoir vécu la suburbanisation. La spéculation immobilière, le vieillissement de la population, la décohabitation, l’érosion commerciale, ou encore l’émergence d’une nouvelle économie sont autant d’éléments qui ébranlent leurs quartiers centraux. Paradoxalement, les quartiers anciens, pourtant riches d’un patrimoine architectural et urbain, possèdent souvent une forte concentration de logements indignes. Ce n’est pas un hasard si l’ANRU, après son action dans les quartiers d’habitat collectif, s’attache maintenant à la question de la requalification des quartiers anciens dégradés avec le PNRQAD.
Il s’agit souvent de quartiers qui furent jadis animés et attractifs mais dont le positionnement et la morphologie spécifique ont empêché toute évolution. Pour ne prendre que l’exemple de la désertification commerciale, l’évolution de la réglementation sanitaire des commerces de bouches empêche la poursuite de ces activités dans des locaux trop exigus et largement inadaptés.
Le fort taux d’inactifs que l’on rencontre dans ces quartiers comme le profil d’une large frange de ses habitants renvoient à un ensemble de pratiques qui contribuent à la stigmatisation de ces zones. La corrélation du bâti ancien et dégradé se traduit par des logements à loyers faibles où loués à des populations exclues du circuit classique des logements HLM et plus encore des critères des agences immobilières. Or la dichotomie résidentielle entre logement subi et choisi peut trouver une voie de sortie par des la requalifications des logements et les l’implantation d’équipements et de services attractifs. L’enjeu est de passer d’une mixité des difficultés sociales à une mixité sociale choisie.
Plus encore que la requalification des quartiers d’habitat dense, l’action sur les quartiers anciens relève d’une science du temps. Quels sont les leviers et le phasage des actions les plus efficaces ? Ne doit-on pas entreprendre des interventions qui s’emboîtent pour rythmer le temps du projet ? Ne faut-il pas rechercher la flexibilité des ces formes anciennes et la revaloriser ? C’est à ce prix que nous pourrons prétendre à une action sociale en profondeur. Il faut développer des projets analogiques et des programmes hybrides. L’idée que nous développons est durable et elle passe par une réflexion poussée sur le temps des projets.