d/ Perception du réel

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:32

« La profondeur est l’endroit où notre cerveau et l’univers se rejoignent » disait CEZANNE. La peinture, tout comme la photographie, ne cherche pas à ajouter une dimension supplémentaire aux deux dimensions du format, ou même d’organiser un simulacre consistant à ressembler autant que possible à la vision empirique. La profondeur picturale. La profondeur germe sur son support comme aimait à le dire MERLEAU-PONTY, en dehors de toute relation physico-optique. La profondeur représente l’effort des choses pour venir au visible. En temps que telle, elle trouve un moyen d’expression dans la photographie.

 

La photographie par sa structure même est propice à dégager des notions binaires comme le noir et le blanc, la lumière et l'obscurité, l'ouvert et le fermé, et le dehors et le dedans. Le sujet est devant l'appareil : c'est l'instant de la pose. Lors de l'acte photographique et grâce à l'énergie de la lumière, l'image est s’impressionne en se plaquant sur le plan film. La communication de l'extérieur vers l'intérieur se fait par l'intermédiaire du diaphragme, sorte de passeur qui permet le réglage du flux lumineux, dosant avec précision la quantité de lumière qui imprègne la gélatine sensible. Par cette opération, on assiste au transport d'une rive à l'autre, de l'extérieur vers l'intérieur. Ce passage, perçu comme un mouvement, peut être considéré comme une profondeur apprivoisée, comme un retour des choses du visible vers leur existence interne. La pellicule ne retient que la voix de la lumière. Voila pourquoi notre mode principal d’expression sera la photographie, grâce à ce transport des choses et des êtres vers leur image profonde.

 

Par l’emploi de la photographie, nous visons enfin un dernier mouvement. Les images n’ont de l’importance que parce que le déplacement involontaire et imaginaire qui nous anime lors de leur contemplation constitue le mode privilégié de l’exploration de nous-mêmes. Car il s’agit bien d’une exploration où la condition humaine dans son ensemble peut se traduire en territoires et en itinéraires psychiques. Se perdre rêveusement dans la contemplation d’un paysage ou d’un corps représenté, ne serait-ce pas nous perdre en nous-mêmes, nous parcourir ?

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:32

Ces espaces voisins, juste séparés par un dedans et un dehors, et malgré leur nature différente, peuvent trouver une unité commune dans la profondeur. Ne pas entendre par profondeur la distance entre une chose proche et une chose lointaine. Ne pas entendre non plus l’escamotage d’une chose par une autre depuis un point unique d’observation. Pour reprendre  la pensée de MERLEAU-PONTY, Ce qui fait énigme, c’est leur lien, c’est ce qui est entre elles – c’est que je voie les choses chacune à sa place précisément parce qu’elle s’éclipse l’une l’autre -, c’est qu’elles soient rivales devant mon regard précisément parce qu’elle sont chacune en son lieu. La profondeur dans ce contexte ne peut être prise comme une troisième dimension complétant largeur et hauteur. Elle les devance dans l’expression d’une « localité » globale présente dans tous les modes de l’espace, y compris la forme.

 

La profondeur déchire l’enveloppe des choses et leur permet de moduler dans l’instabilité.  En ce sens, elle rapproche l’expérience de l’Ame, qui voit la pensée fluctuer dans les étendues de l’Etre et le déplacement dans l’espace du dehors, où les choses perdent leur caractère anguleux pour s’offrir plus que se poser, et s’exhaler vaporeusement au regard qui les cueille.  

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:31

L’interface entre le dedans et le dehors pour les êtres pensants que nous sommes réside dans la fonction de notre corps. Pour reprendre les mots de MERLEAU-PONTI  : visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il en est l’une d’elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. Mais puisqu’il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi, elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l’étoffe même du corps. Les paysages de nos vies, ceux issus de la géographie extérieure, apparaissent à nous parce qu’ils éveillent un écho en nous, parce que nous leur faisons accueil. « La nature est à l’intérieur » disait CEZANNE. Le corps sera dans l’exposition le mode privilégié de l’exploration des étendues psychiques dans le sens où il constitue la rotule entre les deux mondes, et mis en présence des choses du monde, il devient l’écho non plus d’elles mais de l’Etre, de notre envers charnel enfin exposé au regard.

 

Nous sommes en nous-mêmes comme un territoire à explorer. L’observation d’un paysage peut posséder pour nous la valeur d’un déplacement, d’une réflexion par un jeu de miroir. Déplacement dans l’espace du dedans, vers le plus reculé de l’être, vers « les lointains intérieurs ». Déplacements intimes nécessitant un dégagement du monde, la mise en route vers un ailleurs. L’épaisseur charnelle du corps agit comme une ultime pondération nous dégageant du réel et nous permettant, dans la contemplation paradoxale d’une étendue externe, de nous parcourir intérieurement. Déplacements – le rêve de parcourir des espaces ouverts – et dégagements – la translation du lieu au profit d’un parcours intérieur – sont nos deux ressorts évoquant le double mouvement de l’être dans l’espace et de l’espace dans l’être. Le corps, comme apparence et appartenance, réalise la liaison inespérée entre deux réalités.

 

Jean RICHER

Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:30

L’espace géographique, - et les notions de territoire, d’étendue, d’itinéraire – semble devoir être repensé de manière "post technologique" après le développement des relations commerciales internationales et la révolution numérique. Nos déplacements prennent dorénavant d’autres sens que le simple déplacement spatial parce que nous pourrions faire autrement, c'est-à-dire ne plus nous déplacer et laisser venir à nous les choses et les paroles. Il nous semble qu’ils ont maintenant libre choix d’investir notre vie psychique.

 

 « Le Chemin sans chemin, là où les fils de Dieu se perdent et, en même temps, se retrouvent. »

Maître Eckhart

 

Jean RICHER

Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:40

Il y a, placé étroitement devant toute chose, le masque de l'intelligible, ou du langage, qui nous fait prendre cette chose "pour nous", qui nous la rend signifiante. Notre perception même du monde force toute chose en signe, en information, en "virtuel" si l'on veut. Et c'est ici que la position de l'architecture est intéressante: à mi-chemin de la production de la chose (la construction, l'être brut) et de la production du signe (langage, métaphore, "polysémie latente et indéfinie"). L'architecture est la ligne de crête ou la chose bascule en signe, et où le signe redevient chose, constamment. Je trouve cela assez passionnant. Nous avons en main le béton et en tête le rêve (ou peut-être est-ce l'inverse?) et nous nous livrons à cette alchimie obscure.

 

L'architecture, c'est cette ligne de crête, cette métamorphose continue. Elle est à l'intersection des deux mondes. Elle réalise nos visions, qui nous échappent dans le réel, et nous reviennent par le biais le plus inattendu.

 

Lu dans Baudrillard, Cool Memories IV:

"Le seul moment fantastique est celui du premier contact, quand les choses ne se sont pas encore aperçu que nous étions là, quand elles ne se sont pas encore rangées par ordre d'analyse. Même chose pour le langage, quand il n'a pas eu le temps, encore, de signifier."

 

Et aussi dans le Monde du 3/11, son article sur les attentats de NY bien plus que je ne pourrais en dire. Mais ne faut-il pas être fou pour commenter l'actualité?

 

Jean-Philippe DORE (2001)

Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:40

Nous vivons dans une extension psychique de nous-même, une sorte d'hyperville où nous sommes sur-nourris de sollicitations, d'informations, où tout est message et intention et signification que nous prenons "pour nous". En cela nous reconstituons un intérieur dépourvu d'extérieur, donc de danger, de limite et "d'Autre". C'est pour cela que je voulais parler d'état amniotique (nutritif et protecteur). Castoriadis parle d'état monadique, la monade étant une sorte d'entité parfaite, par exemple l'enfant dans le ventre de sa mère.

 

Et cet "amnios" est finalement très agréable, on y évolue sans douleur, on y désire en permanence, on y consomme en permanence, il n'a pas de fin. Surtout, il y a cet état de la réalité qui fait que les choses, les phénomènes "nous veulent quelque chose", ils sont intentionnels et ne nous laissent jamais seuls. Amnios, c'est à la fois la suppression de la solitude et la suppression du "dehors", c'est l'état de sollicitation mutuelle permanente.

 

Et très loin, au fond, presque inexistant, "le monde des choses en notre absence", le "ça", l'être, vaguement effrayant et ne cadrant pas dans le décor.

 

J'en étais là, à vouloir discuter la question de l'être la-dedans, à me demander si l'être de ce milieu n'était quelque chose de différent quand...

 

je vois comme tout le monde des gratte-ciel s'effondrer à la télévision. Fascinant. Terrifiant. Etrange. Une espèce de gigantesque manifestation de l'Autre et l'effrondrement en miettes de ma belle théorie Amnios. Je ne sais pas quoi en penser sauf qu'il y a la fin d'un état de confiance et d'expansion virtuelle.

 

Un changement d'architecture, de cosmogonie, et étrangement, je trouve, le repli de chacun dans sa coquille personnelle après avoir longuement gambadé dans les prairies virtuelles.

 

Jean-Philippe DORE (2001)

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