


Fin de l'axe historique Louvre - arche de la Défense



Fin de l'axe historique Louvre - arche de la Défense
Rome, ville mondiale non globale, ville-monde historiquement, forme au XXIe siècle une métropole dotée de fonctions mondiales liées à son rôle de capitale religieuse et de centre administratif sans pour autant s’imposer économiquement contrairement à Milan, ville globale mais non mondiale. Précocement internationalisée dans l’histoire, Rome possède un héritage historique formidable qui en fait une métropole monocentrique peu flexible, et donc incomplète au regard de la globalisation. Des efforts sont actuellement entrepris par la municipalité pour y remédier.
L’expression majeure de la métropolisation est la mobilité rendue nécessaire par le développement des échanges et le polycentrisme. Rome se compose d’un centre historique, d’une première couronne dense et d’une aire périphérique diffuse où se concentrent les enjeux actuels du développement urbain. Pour faire naître la métropole multipolaire de demain, la stratégie mise en œuvre consiste à créer en périphérie de nouvelles centralités innervées par le développement des transports en commun. Or l’histoire nous enseigne les errements de ce type de stratégie. On peut s’interroger pour savoir si Rome peut développer un modèle différent.
Mobilités romaines
Dans les années 90, la politique Cura del ferro a modernisé les infrastructures de transport romaines avec la création des métros légers à usage métropolitain (ferrovie metropolitane ou FM). Le nouveau Piano Regolatore Generale approuvé en 2006 prolonge ce programme en créant dans la ville diffuse une vingtaine de nouvelles centralités concentrant des activités, des services et de l’habitat autour des nœuds d’échanges. La construction métropolitaine commence et seules la FM1 (Fara Sabina – aéroport de Fiumicino) et la FM3 (trajet est – ouest) ont été complètement réalisées.
La spécificité du développement romain provient du fait que l’initiative privée, celle des grandes entreprises de construction, influence considérablement la planification urbaine.
Nombre de programmes sont localisés en dehors des réseaux de transport comme l’immense complexe de la Bufalotta implanté à 4 km de la ligne FM1 mais à proximité immédiate du périphérique. D’autres intègrent les transports ferroviaires comme le complexe tertiaire et résidentiel de Parco Leonardo à proximité de l’aéroport. De plus, toutes ces opérations n’ont pas la qualité urbaine escomptée et la compacité du centre historique romain provoque des stratégies commerciales et immobilières assez violentes en périphérie.
Dans cette conquête d’un territoire métropolitain, le tissu urbain diffus devient vite un enjeu après un siècle d’expansion incontrôlée. Si la création de nouvelles centralités constitue une figure incontournable du discours contemporain, cela prend à Rome le visage d’une planification publique contrariée par ces interventions privées. L’exemple italien est passionnant, car proche, il n’en demeure pas moins très différent des politiques publiques françaises. Au travers cette stratégie de « rattrapage » bien plus souple que nos politique actuelles, l’Italie développe une philosophie urbaine toute autre, d’ailleurs depuis longtemps ancrée dans la discussion et le projet.
Territoires ouverts
Au cœur des enjeux romains se trouve donc l’interaction entre projets et planification sur un territoire qui doit de plus gérer l’héritage complexe d’un siècle de croissance extensive et anarchique. Il faut se rappeler que la banlieue romaine était constituée en partie d’occupation illégale jusque dans les années 1960. Les non-lieux n’existent pas. Il y a toujours quelque chose de “déjà-là”: un parcellaire agricole, des traces dans le paysage d’une activité ou une mémoire des lieux... Même aux abords des malls et autres complexes cinématographiques qui prolifèrent autour de Rome, des signes se cachent dans le paysage urbain qui témoignent d’une profondeur temporelle. Si la ville diffuse est hétérogène, elle porte en elle une épaisseur qu’il nous faut déchiffrer.
Ce qui est intéressant, pour prendre une métaphore, c’est le moment précis où l’on pose un aimant au milieu de la limaille de fer pour observer les interactions s’organiser dans l’instant. Ce même phénomène se passe lors de l’implantation des nouvelles centralités dans la ville diffuse. Bernardo SECCHI, urbaniste milanais, travaille depuis longtemps sur cette ville diffuse : il nous faut construire des projetto di suolo (projet d’aménagement) en mesure d’offrir un horizon sensé à une ville inévitablement dispersée, fragmentaire et hétérogène. Pour cela il nous faut nous saisir des différentes formes de la ville en même temps, et pour aller plus loin, capter les différentes formes temporelles incluses dans le présent.


Carnac, décembre 2010
Nouvelle époque
La ville européenne s’était développée sur le principe de la contigüité spatiale et temporelle. Si notre société s’articule dorénavant en flux de capitaux, d’informations, de technologie, d’interaction organisationnelle, d’images et de symboles, il faut supposer que l’espace comme support matériel de la simultanéité sociale adopte de nouvelles formes de mise en relation.
Le sociologue Manuel CASTELLS et le géographe David HARVEY ont démontré les changements majeurs survenus depuis les années 1970 quant à notre expérience quotidienne de l’urbain. Dans cette nouvelle société informationnelle, l’espace et le temps se rapportent à une nouvelle configuration appelée l’espace des flux modifiant considérablement la forme de l’espace géographique, et de l’espace urbain en particulier. La métropolisation en découle par la constitution d’un espace urbain flexible et multipolaire. Dans la spatialité du scope qui en découle, l’espace urbain devient un champ de possibilités, une étendue, un domaine ouvert où fusionnent les échelles. Le temps y prend une dimension capitale.
De la préhension du temps...
Partant du constat que l’essence de notre existence est le changement alors que l’on présente trop souvent la ville comme un objet statique, nous préférons nous fier aux flux qui la composent. En cherchant à objectiver ce qui fluctue dans la ville, Nous aimons à penser que la ville est immobile à grands pas. La consommation de l’espace intègre depuis longtemps notre réflexion globale dans le champ de l’urbanisme. Quand est-il du temps ? Alors que le développement durable prône l’économie des ressources, il nous revient d’interroger notre mode de consommation du temps car, avec l’avènement de l’espace des flux, toute tentative de modifier l’espace est vaine si elle ne s’accompagne pas d’une forme d’aménagement du temps. Nous devons commencer à manipuler des formes temporelles et c’est bien sur à ce travail qu'il faut nous attacher.
Les déformations géographiques contemporaines s’inscrivent fondamentalement dans la question du temps. Ces dernières années, l’attention s’est portée sur la prise en compte de la ville en éveil permanent du fait de l’individualisation croissante des besoins sociaux. D’autres expériences ont été tentées au sein des bureaux des temps pour la gestion urbaine mais il y a peu d’avancées concrètes pour l’urbanisme. Il est de la responsabilité de notre génération d’aller plus loin en développant un urbanisme temporel.
Aux formes temporelles
Qu’est-ce qu’une forme temporelle ? Il s’agit d’un évènement ou d’un ensemble d’événements qui se déploient dans le temps selon un ordre propre. Une forme temporelle n’appartient pas au temps linéaire puisqu’elle se déploie souvent de manière hétérogène tout en constituant pour elle-même, et surtout pour le sujet qui la perçoit, une forme pure née de la fusion d’un ensemble disparate de lieux, d’évènements et de perceptions. En ce sens, une forme temporelle se défini comme un enchainement de significations. Appliqué à l’urbanisme, cela devient une succession d’évènements, d’usages, d’histoires, contenus dans la structure urbaine.
Le tissu urbain est habité de formes du temps longs dont l’histoire, le parcellaire et le réseau viaire forment l’antique socle, tandis que les constructions physiques et sociales, les rythmes et les usages appartiennent à des temps plus ou moins brefs. Dans la spatialité du scope, l’emboîtement des échelles est aboli en certains points au profit de leur fusion. Dans Roma, daté de 1972, Frederico FELLINI met en réseau des histoires personnelles, des évènements politiques, des formes du passé et des fantasmes ; les ruines antiques laissent passer la horde bruyante des motards… Roma donne un exemple visionnaire de ce que peut être une composition de formes temporelles.
Héritage italien
Les politiques européennes sur le temps des villes sont nées en Italie. La conciliation des temps de vie, de travail et de la ville pour une meilleure qualité de vie a donné lieu à partir de 1985 à des actions publiques sous l’impulsion des mouvements féministes et des organisations syndicales. Toutes les grandes villes italiennes ont créé leur bureau des temps de la ville. Cela passe depuis peu par des pactes de mobilité sensés stimuler l’usage des transports en commun dans une société où les individus vont et viennent dans des espaces de grande échelle. Travailler sur les formes temporelles reprend cet héritage temporel italien, qui reste un modèle, et prolonge la recherche.


Etre urbaniste aujourd’hui
En l’espace de trente ans, les rapports d’échelle se sont transformés sous l'effet combiné de la restructuration de l'économie mondiale et du développement des réseaux techniques de transport et de communication. Les modes de production de l’espace ont-ils évolué dans le même sens ? En réponse, les urbanistes ont-ils adapté leur méthode de travail et d’investigation ? L’enjeu est pourtant de taille. L’espace, en tant que support matériel de la simultanéité sociale, adopte aujourd’hui d’autres formes que la contiguïté physique. Les découpages disciplinaires entre « le dedans » et « le dehors » et entre la grande et la petite échelle - qui ont conduit à la séparation des métiers d’architecte, d’urbaniste, de paysagiste et de géographe - doivent tomber. Notre domaine d’intervention est plus ouvert que jamais et nous devons apporter une ingénierie pragmatique à la structuration de l’espace et du temps.
Interroger les limites disciplinaires
Il y a nécessité aujourd’hui à interroger les limites et les lignes de démarcation dont nous avons hérité sans en avoir toujours conscience. L’urbanisme se définit à la frontière poreuse de différents domaines comme en témoigne ses relations avec l’économie, la technique et la société. L’urbanisme devient aujourd’hui l’art de traverser les frontières. Le terme de sculpture sociale, référence prise au plasticien Joseph BEUYS, exprime l’idée que dorénavant le processus de conception compte autant que le résultat.
Travailler sur la ville est passionnant car il s’agit du lieu à partir duquel se recompose aujourd’hui le monde et où les échelles se fusionnent. Il faut aussi s’approcher au plus de l’amont de la ville que constitue la politique afin d’établir un lien dynamique entre l’état de la pensée contemporaine et ses applications sur le terrain. Cela devient particulièrement éclairant sur les modalités de prise de décision, sur l’imagination de la ville entre considérations politiques, techniques ou sociales, qui apparaît relativement opaque à la majorité des concepteurs.
Pour une recherche intégrée
Il y a aussi urgence à associer la recherche à la pratique opérationnelle car il existe encore un fossé trop grand entre ceux qui analysent et ceux qui font. Nous devons associer les laboratoires universitaires à nos projets. Il ne s’agit plus alors de recherche théorique, mais bien d’une recherche pragmatique, sur le modèle anglo-saxon, faite de propositions concrètes, de créations, où analyse et théorisation fonctionnent simultanément. Sous la formule de recherche-action, nous devons élaborer, à partir d’une réflexion théorique, des outils servant l’activité opérationnelle. S’appuyant sur la praxis, la recherche-action s'attaque à la division entre la pensée et l’action au profit d’une pensée agissante. La phase expérimentale y est contemporaine de celle de l’invention, pour en être même le matériau.