Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:40

Je ne suis jamais allé à New York. Depuis mon enfance pourtant j’en possède une image très précise, certainement déformée, grâce à la répétition de sa description à la télévision. L’archétype de celle ci est sans conteste la vision de la skyline au soleil couchant. Après cette image, généralement les héros hollywoodiens s’embrasse généreusement en se déclarant leur flamme ou les enquêteurs font une pause prophétique avant la poursuite finale à la travers les rues de la ville. Ces images comme moi tu as du les voir des milliers de fois. Combien de fois avions-nous vu ainsi les deux tours jumelles? Il s’agissait toujours d’une sorte de grande nature morte plus que d’un paysage. La composition des volumes de verre sous un ciel d’un rouge électrique lui répondait par d’étranges reflets dans les murs rideaux, comme autant de réceptacles à l’astre solaire. Je devine ce que cette image représentait pour les américains mais je sais aussi que pour un plus grand nombre encore elle représentait à travers le monde l’archétype de la ville de demain.

 

Tous ensemble nous avons pu voir en simultané la décomposition de la trop belle image. Tous ensemble nous avons pris immédiatement le deuil de la ville qui chaudement nous avait fédéré au fil des années. Nous avions tous l’impression d’avoir un voisin new yorkais et nous avons été mortellement atteint dans notre hyper-corps. C’est un crime terrifiant et un adieu à une certaine forme de l’architecture.

 

Ce matin je me suis rappelé d’une phrase lue dans le pavillon israélien de la dernière biennale de Venise « The future of urbanism lies in the understanding that city is a Human event; not a sculpture ». Fini donc la belle composition de volumes assemblés sous la lumière du soleil couchant , nous venons de redécouvrir dans la douleur la part humaine de la ville. Les tours si élégantes de YAMASAKI se sont révélées par un retour morbide aux origines de l’architecture une nécropole de fortune pour des milliers de personnes. Parlons clairement, l’architecture comme langage des peuples à eux mêmes répète indéfiniment les premiers rites funéraires et s’emploie toujours à assurer son devoir de passeur d’éternité. Aussi hautes fussent-elles, dédiées à la virtualité du commerce international, aussi légères fussent-elles dans leurs robes de verre, les tours jumelles en un instant se sont fait cryptes par l’impact des objets chéris par Le Corbusier dans Vers une architecture. L’élancement du métal, la technologie, la vitesse et pour finir une masse informe. Un peu comme si on réunissait Mies van der Rohe, Le corbusier, Virilio et qu’à fin de Khan vienne mettre tous ce petit monde d’accord. Ce crime est un tel condensé de l’histoire contemporaine !

 

Vers une nouvelle architecture après cela ? ne désespère pas pour ton Amnios Jean-Philippe, nous avons les mains libres et il nous faut inventer une nouvelle ville.

 

Jean RICHER (2001)


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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:40

Nous vivons dans une extension psychique de nous-même, une sorte d'hyperville où nous sommes sur-nourris de sollicitations, d'informations, où tout est message et intention et signification que nous prenons "pour nous". En cela nous reconstituons un intérieur dépourvu d'extérieur, donc de danger, de limite et "d'Autre". C'est pour cela que je voulais parler d'état amniotique (nutritif et protecteur). Castoriadis parle d'état monadique, la monade étant une sorte d'entité parfaite, par exemple l'enfant dans le ventre de sa mère.

 

Et cet "amnios" est finalement très agréable, on y évolue sans douleur, on y désire en permanence, on y consomme en permanence, il n'a pas de fin. Surtout, il y a cet état de la réalité qui fait que les choses, les phénomènes "nous veulent quelque chose", ils sont intentionnels et ne nous laissent jamais seuls. Amnios, c'est à la fois la suppression de la solitude et la suppression du "dehors", c'est l'état de sollicitation mutuelle permanente.

 

Et très loin, au fond, presque inexistant, "le monde des choses en notre absence", le "ça", l'être, vaguement effrayant et ne cadrant pas dans le décor.

 

J'en étais là, à vouloir discuter la question de l'être la-dedans, à me demander si l'être de ce milieu n'était quelque chose de différent quand...

 

je vois comme tout le monde des gratte-ciel s'effondrer à la télévision. Fascinant. Terrifiant. Etrange. Une espèce de gigantesque manifestation de l'Autre et l'effrondrement en miettes de ma belle théorie Amnios. Je ne sais pas quoi en penser sauf qu'il y a la fin d'un état de confiance et d'expansion virtuelle.

 

Un changement d'architecture, de cosmogonie, et étrangement, je trouve, le repli de chacun dans sa coquille personnelle après avoir longuement gambadé dans les prairies virtuelles.

 

Jean-Philippe DORE (2001)


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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:39

Renvois, reflets, facettes, impalpable réalité. Ma chair, du virtuel ? du vent ? Et quand au matin, sortant du sommeil, je rencontre le thé brûlant dans la solidité d'un bol de faïence, le bord dessiné pour les lèvres est dur et la vapeur s'élève en léger tourbillon au dessus de l'infusion. Comme un rite quotidien, la rencontre de l'évanescence ouvre ma journée. Je ne suis pas philosophe mais je m'éveille chaque matin dans la vapeur du thé.

 

Le monde des choses "en notre absence" est fascinant et notre correspondance atteint avec lui son premier port d'attache. Tu as raison : parce nous convoitons la substance des choses qui nous échappe, nous critiquons veulement l'instabilité du virtuel qui est pourtant l'évanescence de la dynamique même de notre monde. Quelle alternative me diras-tu entre les choses silencieuses d'un côté et un creux actif de l'autre ? Comment ne veut-tu pas paniquer : d'un côté l'absence de visibilité, un certain vide, de l'autre un creux, un autre vide. Pour des adultes élevés au slogan scientifique de "la nature a horreur du vide", quelle révolution ! Révolution qu'il faut conduire vite car les technologies de l'information et de l'évènement nous ont propulsées sans nous en rendre compte vers la déterritorialisation, vers les notions d'hypercortex et d'hypercorps, dans un espace fluctuant.

 

Le monde en dehors de nous nous échappe - a quoi bon nous obstiner à l'interpréter - mieux vaut -il machiner un dispositif permettant à la part muette du monde de faire entendre son propre chant. Le moment n'est plus à la forme narrative et comme l'annonçait déjà Aldo VAN EYK : définir par la forme une signification latente, au lieu de la laisser endormie dans la forme, c'est trahir l'art, faire violence à la signification, et bloquer la sensibilité. Il n'y a poésie disait-il que si reste ouvert l'espace d'une polysémie latente et indéfinie. Ne crois pas que je fasse de cela un dogme, l'histoire de l'architecture en a trop connu, mais j'entrevois là un art de l'ouverture, une nouvelle hospitalité.

Amicalement

 

Jean RICHER (2001)


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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:39

Si je regarde autour de moi, que vois-je? Des enseignes, en bas, par la fenêtre, que je ne peux pas voir, puisque je les lis, puisque je prends instantanément contact avec leur message, leur intention à mon égard (achète ceci). Des photographies, que je ne peux appréhender en tant que telles, puisqu'elles me renvoient immédiatement aux personnes que j'aime. Des objets, qui ne sont pas des simples choses, puisque je les prends pour moi, c'est à dire que je transforme automatiquement en intentionnalité, en potentialité, en projet (manger ça, porter ça au pressing, ranger ça, lire ceci, etc).

 

Et dehors, à l'échelle de la société, tout est pareil. Nous vivons bombardés de messages, d'intentionnalités cristallisée dans nos objets "réels", nous vivons dans un cocon d'intentions, de renvois, de reflets que nous appelons "réalité", et que Castoriadis nomme "imaginaire social" ou "institutions imaginaire". Nous faisons tous commerce, nous appréhendons tous le monde par l'imaginaire. Nous avons cette faculté incroyable, et ceci depuis que la conscience existe sans doute, de voir dans un objet physique autre chose que lui-même, d'y voir un sens, une potentialité, une intentionnalité. En un mot, nous avons l'imaginaire, la métaphore comme outil puissant pour comprendre et nous servir du monde. Et sans doute, nous avons, chevillé à l'âme, le secret espoir que le monde existe pour nous, qu'il nous veuille du bien, et surtout qu'il aie un sens. En disant "Dieu a créé le Ciel et la Terre", nous proclamons que le monde est signification. Mais je m'égare sans doute...

 

Aujourd'hui, il y a cet absurde débat entre "virtuel" et réel". Evidemment, le virtuel serait "inquiétant", et le réel constiturait une "valeur" humaine inaliénable. C'est tout à fait hypocrite. Le réel en tant qu"être" ou "essence", il y a bien longtemps que nous l'avons lâché pour le langage, la métaphore, l'image. Le virtuel -que je préfère appeler l'imaginaire - nous y sommes depuis toujours. Nous y habitons. Les tympans des églises médiévales sont virtuelles, elles racontent une histoire. Le Parthénon est virtuel, il représente les Dieux. Le virtuel, dit Michel Serres, est la chair même de l'homme. La chair même de sa production, aussi.

 

Non, le véritable Autre Monde, tout à fait inconnu et inquiétant, c'est le monde des choses "en notre absence" comme dit Baudrillard. C'est à dire les choses épuisées de toute intentionnalité à notre égard. L'être brut, la face cachée du reél, que nous ne pouvons pas vraiment voir, car il faudrait une vision inhumaine, divine, pour y arriver. Les choses silencieuses, l'être silencieux, qui ne nous veulent rien, qui ne nous disent rien, qui existent parfaitement sans nous.

 

Et voilà, pour essayer de compléter ce je te disais sur le "dévoilement", ce en quoi l'architecture est instable et fascinante. Elle est posée sur la ligne de crête entre l'imaginaire parlant, l'intentionnalité que nous lui avons injecté, et le monde silencieux des choses dans lequel elle peut s'engloutir à tout instant, pour redevenir une énigme.

 

Jean-Philippe DORE (2001)


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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:39

A propos du réel en temps que construction d’une époque ou d’une civilisation, je ne peux que raconter une histoire, une histoire d’architecte, celle de Angelo PIETRANGELI et de sa maison sur la colline de l’Aventin à Rome. Il y emménage en 1930 et durant vingt ans transforma ce villino en modifiant la distribution et ajoutant des pièces au point d’en faire son unique oeuvre. Dans une villa romaine bien réelle, PIETRANGELI ajoute la galerie des illusions, un salon méditerranéen, un portique moderne sur la terrasse et comme ultime chantier fait creuser sous la maison des galeries pour tenter de rejoindre les ruines souterraines des thermes déciens situés à quelques dizaines de mètres.

 

PIETRANGELI est un lecteur de Saint Augustin. Il y souligne ce passage : « c’est en moi même que se fait tout cela, dans l’immense palais de ma mémoire. C’est là que j’ai à mes ordres le ciel, la terre, la mer et toutes les sensations que j’ai pu éprouver, sauf celles que j’ai oubliées ; c’est la que je me rencontre moi-mêmes, que je me souviens de moi-même... ». Sa maison nous apparaît dans les traces qui nous sont parvenues (elle fut détruites à la mort de l’architecte) comme le déroulement d’un discours à la manière des antiques orateurs qui parcouraient en imagination une maison où il avaient déposé les images de leur démonstration.

 

Peut être faut-il aussi expliquer que PIETRANGELI est inconsolable de la mort de sa femme Letizia. Il lui écrit, à titre posthume, mais régulièrement, des lettres dont cet extrait datant de 1946 où il explique « ... que l’amoureux n’existe plus chez moi, qu’il s’est réfugié chez l’écrivain, et que l’écrivain n’écrit que pour toi. Kafka dit de la littérature épistolaire qu’elle est le commerce des fantômes, et je veux bien de ce commerce là (...) j’ai médité sur les paroles de Saint Augustin : « quand je me souvient de l’oubli, l’oubli et la mémoire sont présents à la fois, la mémoire, d’où je tire mon souvenir, l’oubli, objet de mon souvenir (...) la mémoire retient donc l’oubli ». Il ne parle pas de toi, je te retiens pourtant toute entière. »

 

A partir de 1945 PIETRANGELI délaisse l’univers complexe de sa villa pour se réfugier dans un studiolo aménagé au dernier étage de celle-ci. Désormais, et jusqu’à sa mort, il ne quittera plus ce petit organisme de vie pour se consacrer à un inventaire des objets dont il s’est entouré ou aimerait posséder. Parmi ces objets, une tête sculptée de Raoul Hasmann, un lustre en cristal de Venise, une chaise de Mollino, une machine à écrire MP1 Olivetti, quelques photographies, une horloge astronomique, une gravure de Piranèse, ...

 

En 1943, PIETRANGELI avait décliné l’invitation de la revue DOMUS pour le concours d’une maison idéale par ces mots : « Si je vous envoyais une maison idéale, ce ne pourrait être que la mienne (...) De la cave au grenier, comme on dit, j’ai travaillé à un milliers d’histoires que parlent d’architecture, mais aussi de la comédie du pouvoir, des faux espoirs, de l’amour renouvelé, et beaucoup de Rome (...) Mais la guerre est bien là et l’urgence est ailleurs : il faudra cesser de nous évader dans des décors lisses et irréels et travailler à la maison des hommes, de tous les hommes. »

 

Je tiens tout cela du livre de Béatrice JULIEN intitulé « La villa PIETRANGELI, enquête sur une maison disparue ». Par ces quelques mots j’espère avoir reproduit un peu la réalité irréelle qu’un homme a voulu construire autour de lui, se limitant aux murs de sa villa puis à ceux du Studiolo avec pour outils la mémoire, l’oubli, l’inventaire. Cette maison est un projet d’architecture à part entière, à la fois tour d’ivoire et épreuve du réel. Là, retiré du monde, l’architecte a tenté le sublime effort introspectif du dévoilement d’une réalité intérieure et dans le confinement du studiolo, au milieu des objets dont il avait choisi de s’entourer, au milieu de cet univers qui s’échappait peu à peu de lui, puis en commerçant son patient répertoire pour reconquérir à rebord ce dévoilement.

 

Dans la marge d’un manuel de réthorique une annotation de l’architecte : « Je me suis fabriqué une région pour moi-même ». Employer un terme géographique est ici fascinant car il appui l’idée de fabrication d’une réalité tangible et pondérée par le poids de la terre. PIETRANGELI ne vivait pas dans l’irréel mais dans une réalité complexe fondée sur un travail de mémoire et de virtualité : la présence de Letizia l’absente, un enfermement déployé à l’échelled’une région, mille histoires d’architecture dans une simple maison…

 

Jean RICHER (2001)


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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:38

Comprendre l'architecture, c'est comprendre le réel? Cela m'a un temps paru évident. Il y a la construction, qui est indéniable, contingente, épreuve du feu de l'objet mental (projet) qui devient réel. Qui entre dans la sphère du réel, qui naît dans la lumière du réel. Heidegger, dans l'essai sur la technique, parle de "dévoilement". Ce qui n'était pas, est. Dans le cas de l'architecture, l'objet ainsi dévoilé provoque toujours un peu de stupeur. Il est à la fois l'objet que l'on a longuement imaginé, prémédité, décrit, prévu dans ses moindres détails, circonscrit; et un objet totalement différent, étranger puisque expulsé de notre sphère mentale intime. En définitive, l'objet qui est dans la lumière du réel, nous surprend, et nous échappe. Il part rejoindre les choses. De quasi sujet, il devient objet parmi les objets, inerte, surprenant, autre.

 

Ainsi en architecture il y aurait cette expérience spécifique du "dévoilement" de la construction, à mettre dans la balance. Construire, ce serait "faire du réel". Et ceux qui appartiennent à ce dévoilement (la construction) seraient plus que les autres "dans le réel". Je pense qu'il peut y avoir là une argumentation un peu simpliste: d'un côté le réel, la matière, les choses; et de l'autre, un virtuel polymorphe et peu défini.

 

Ces derniers temps, même si je suis toujours aussi fasciné par le "dévoilement", je crois moins à cette suprématie du réel. Ou plutôt, je doute. Je me dis: le réel lui-même n'aurait-il pas muté? La séparation entre "réel" et "virtuel" n'est-elle pas beaucoup plus floue? N'y a-t'il pas toujours une part importante de "virtuel" dans notre perception du monde. Car après tout, même la matière, nous ne l'appréhendons qu'au travers de sensations.

 

Donc je commence à douter d'un "réel transcendant" en architecture, et parallèlement je m'intéresse depuis un an environ, à une autre approche "sociale " de la réalité ou du réel, à travers les œuvres d'un certain Castoriadis dont je te parlerai plus longuement. Lui pense que toute société auto-institue sa propre réalité pour s'y identifier. Le réel ainsi serait une sorte d'hallucination collective.

 

Jean-Philippe DORE (2001)


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