Mots clefs : rénovation urbaine, centres anciens, PNRU, PNRQUAD, temporalité, programmation, architecture,
urbanisme
Deux jeunes
professionnels, l’un, architecte, ayant l’expérience de projets dans des quartiers périphériques et l’autre, urbaniste, s’engageant dans la rénovation de centres villes anciens, se posent la
question de la pertinence des programmes de rénovation urbaine actuels. Ils proposent d’adopter, pour une transformation durable – notamment socialement - de ces quartiers, une perspective
temporelle.
En 2005, un Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU) visant à rénover les quartiers périphériques a été
initié par l’État. Depuis 2009, un programme analogue, le Programme National de Rénovation des Quartiers Anciens Dégradés (PNRQAD) a débuté pour les centres anciens. Ces programmes de rénovation
ont tendance à focaliser sur le traitement de la forme bâtie, au détriment des enjeux sociaux des projets. Face à la difficulté de ces programmes à permettre une requalification durable de la
ville, nous proposons d’introduire dans les programmes et les projets une pensée sur les formes temporelles.
Des méthodes éculées de rénovation urbaine
Les cités de banlieue ont été érigées à partir de programmes d’investissement massifs dans la seconde partie du
XXe siècle, pour connaître très vite un phénomène de relégation dû notamment à leurs conditions de peuplements. La ville classique a vu certains de ses quartiers se dégrader dans des phénomènes
lents de disqualification générés par des mécanismes complexes d’exclusion socio-spatiale des populations. Dans ce contexte, la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain (SRU,
2000) incite à la mixité urbaine, vue comme un rempart à la ségrégation. Ce principe s’inscrit dans la continuité de la tradition hygiéniste française issue du dix-neuvième siècle, avec
l’éradication des logements insalubres.
Dans les quartiers anciens, il s’avère pourtant difficile de réinventer la ville sur la ville, c’est à dire de
s’appuyer sur son héritage historique, pour envisager une ville durable du point de vue social. Si les techniques de restauration immobilière sont la plupart du temps bien maîtrisées, les outils
pour innover dans la dimension sociale restent en effet à inventer. La création de logements à loyer modéré suit souvent une méthode éculée : restructuration de friches, assainissement et
restauration des îlots d’habitat indigne, avec appel à des sociétés d’économie mixte donnant la gérance des immeubles à des bailleurs sociaux. Comment ces méthodes seraient-elles capables de
tenir des objectifs de mixité sociale si des politiques publiques en matière d’éducation, d’emploi, de vie civique, de culture ne sont pas engagées ?
Passer de l’espace au temps
Toute tentative de modifier l’espace nous paraît vaine si elle ne s’accompagne pas d’une forme
d’aménagement du temps à vocation sociale. La ville est souvent considérée comme un espace privilégié dans l’accumulation et la production de capital. Élargir cette notion au capital temporel
permettrait, au lieu de focaliser uniquement sur la requalification des formes spatiales, de commencer à manipuler des formes temporelles.
Qu’est-ce qu’une forme temporelle ? Il s’agit pour nous d’un événement ou d’un ensemble d’événements qui se
déploient dans le temps selon un ordre interne propre. Une forme temporelle se présente comme une séquence de temps identifiable par ses contours, son éventuelle répétition, sans que cette
détermination suffise entièrement à la qualifier. Une forme temporelle est un objet à la fois perçu et conçu. En ce sens, il ne faut pas différencier le temps de sa réalisation du mouvement de sa
perception, car c’est la conscience de l’événement qui fait l’événement.
Appliqué à l’urbanisme, une forme temporelle devient une succession d’événements, d’usages, d’histoires,
contenus dans une structure spécifique. En voici deux exemples : la manufacture du dix-neuvième siècle, jadis usine, aujourd'hui icône urbaine aux multiples devenirs et usages, objet de
fantasme ; les grands ensembles des années soixante, successivement vus comme des lieux d'espoir puis comme des sites propices à la ghettoïsation.
Les programmes de rénovation dans les quartiers dégradés devraient être les lieux d’une expérimentation relative
à l’aménagement du temps. Dans les quartiers anciens, la répartition diffuse de l’habitat insalubre et sa complexité sur les plans urbains, constructifs, sociaux, laissent peu de marges de
manœuvre. Dans les périphéries, il fallait agir et les programmes PNRU ont eu l’immense mérite de commencer à requalifier le bâti dégradé, qu’il s’agisse de barres HLM ou d’immeubles faubouriens.
Mais cela reste insuffisant. Nous proposons d’aller plus loin en travaillant sur les formes temporelles de ces quartiers dans le cadre d’une stratégie de court et de long terme. Cette stratégie
doit donner les moyens du changement, répartir dans le temps les investissements et stimuler les initiatives privées ou associatives.
Quels outils ? Le temps court et le temps long
Nous proposons d’élaborer une série d’outils permettant de concevoir les projets de rénovation dans le temps. En
voici deux exemples :
Le temps court doit être saisi pour mettre en place des outils très réactifs et immédiatement perceptibles tels
que l’architecture ou l’urbanisme provisoires, au service d’actions très localisées. Ainsi, nous avons réalisé en 2007 dans la cité Balzac à Vitry-sur-Seine (94) un centre social et un espace
projets provisoires, dans le cadre d’une opération ANRU. Le succès de ce petit équipement, outre le bon accueil de son aspect proprement architectural, vient de son insertion dans l’enchainement
temporel complexe d’une opération de renouvellement. On peut dire qu’il est devenu une forme temporelle à lui seul dans la mesure où il incarnait l’opération urbaine dans une acception positive,
voire ludique. Quoique amené à être démonté prochainement, il est appelé à se perpétuer dans le centre social définitif ; les initiatives qui y ont été prises, les nouvelles activités pour
les jeunes qui y ont été inventées, la nature des relations sociales placées sous une certaine forme d’identité urbaine peuvent maintenant continuer sous une autre forme.
Crédit photographiqe "un souffle sur la ville"
De tels programmes courts, capables d’incarner le temps du changement et de transformer une période de
perturbation en une période créative, sont à combiner avec une véritable invention programmatique : pépinières d’entreprises, jardins, crèches peuvent ainsi trouver leur place dans
un milieu urbain dense, et porter pour un temps transitoire leur identité.
Le temps long doit aussi faire l’objet d’une gestion spécifique. Les centres anciens sont dotés de commissions
locales de suivi lorsqu’ils sont protégés pour leur caractère patrimonial. L’esprit de cette mesure est de mettre en place sur un territoire donné un organe de gestion et de rencontre des acteurs
civils et professionnels. En reprenant ce modèle, il serait important que les opérations de renouvellement soient prolongées par une commission locale dotée d’un budget propre pour prolonger
cette action dans le temps. Cette démarche serait fondée sur cinq principes : le travail en équipe pluridisciplinaire, la cohérence de l'information diffusée à tous, l’interrogation permanente
des besoins des habitants au moyen d’indicateurs et d’enquêtes, la capacité à agir sur les règles d’urbanisme et le recours à des modes de gestion de proximité. Le temps long serait donc
celui d’une gestion concertée qui permettrait de combiner aux chantiers à visées spatiales des actions sociales, notamment dans le domaine de l’emploi, de l’éducation, de la communication
intergénérationnelle et interculturelle.
En conclusion,
il nous semble que distinguer dans la ville les formes temporelles qui la composent permet leur agencement, à la manière de la composition des masses construites dans l’espace. On peut imaginer
un nouvel art de la composition, mettant en jeu des formes temporelles qui entrent en résonnance entre elles. Il nous faut acquérir la faculté de travailler simultanément sur plusieurs échelles
de temps : le temps long de la gestion, le temps médian des projets de rénovation et enfin le temps court, essentiel et souvent négligé, pour accompagner à toutes les étapes la
transformation sociale et urbaine.
Jean-Philippe Doré et Jean Richer