Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:31

Le paysage n’est qu’illusion, et pourtant, comme une eau, le monde nous traverse lorsque nous le parcourons. L’étendue physique du monde existe par la profondeur psychique de l’être. Les territoires extérieurs et nos territoires intérieurs ne se contredisent pas mais s’associent : nous nous parcourons et parcourons le monde, nous l’inventons autant qu’il nous constitue. C’est de cette double nature spatiale dont il sera question ici.

 

Pour cette exposition, nous voulons nous situer dans l’espace vide entre ces deux réalités que sont le monde et nous. Dans cette respiration des êtres et des choses, nous voulons aborder la distance, celle de l’entre-deux, entre ces deux apparents contraires. Cette ouverture sur le rien, où ce n’est plus seulement nous qui regardons le monde, mais où le monde nous regarde, peut être vécue comme une étendue tant psychique que  physique, où les choses touchent leur envers. Là, sujets et objets s’unissent dans la même profondeur. Là, se trouve le point de contact entre le dehors et le dedans.

 

Les territoires extérieurs sont une réalité. A chaque déplacement l’œil capte ce que nous nommons paysage, même si la nature l’ignore. Villes, montagnes, chemins de plaine, arbre sur un coteau, bord de mer, chaumière au loin, autant de points pris au hasard, capter par l’œil, et qui forme le paysage. Tous nos déplacements, nos voyages et nos promenades, transcrivent le besoin de parcourir ces étendues. Le monde si vaste, l’étendue presque infinie, provoquent en nous un trouble, celui de la distance jamais abolie. Notre relation au monde passe exclusivement par le déplacement - la contemplation elle-même peut être comprise comme un déplacement immobile -, introduisant une valeur fondamentalement trajective à notre manière de l’appréhender. Il n’y a qu’à voir la fascination que nous portons encore aujourd’hui pour les voyages au long cours pour lesquels les plus hardis d’entre nous risquent leur vie.

 

Il n’y a qu’à voir aussi comment l’immobilité, plus que tout, pousse au voyage, à aller voir plus loin : comme si la sensation de la matière nous retenait dans une dépendance presque narcotique à la réalité. Il suffit d’une promenade, quelques pas tout au plus, pour que nos pieds pénètrent la profondeur de la matière que nos observons comme on s’enfonce dans la boue. Il suffit d’ouvrir un Atlas, de voir sur les cartes l’étendue se déployer avec des plissements ou des élancements qu’on la croirait élastique. Les territoires extérieurs existent bel et bien. Par une alchimie étonnante, l’œil les transforme en paysages que l’esprit recompose en étendue. Notre conscience de l’espace extérieur passe par l’œil, ce diaphragme, instrument optique subjectif, qui ouvre sur nos étendues intérieures.

 

Les étendues de l’Esprit, qu’Henri MICHAUX appelait « nos lointains intérieurs », sont une autre réalité. Le déplacement constitue le mode privilégié de l'exploration de nous-mêmes. Remémoration, sentiment ou réflexion, tout se passe comme si nous explorions les champs de notre monde intérieur à chaque instant, prenant une direction, bifurquant soudain, retrouvant un chemin intérieur oublié, pour finir par trouver en nous-mêmes, en un point précis, la réponse à nos questions. La condition humaine dans son ensemble peut se traduire en rythmes, territoires et itinéraires psychiques.  Notre Etre peut être vécu comme un espace du dedans répondant à l’espace du dehors. Difficile néanmoins de dire si ces étendues pourraient être elles cartographiées comme celles de la géographie. Il suffit simplement d’affirmer qu’une spatialité du dedans existe, faite de mémoire, de lieux plus ou moins apparents, plus ou moins cachés, et que l’assemblage de tout cela forme un rythme, une musicalité du dedans.

 

Il est surprenant de voir comment  le terme de chemin s’applique à la fois à nos déplacements physiques de place en place, et à une voie intérieure sur laquelle les religions insistent. Il-Râh, le chemin, a désigné dans le monde musulman fois le terme technique de route, ou d’itinéraire de migration, avant d’être utilisé par  les mystiques pour nommer  la « voie qui mène vers Dieu ». De même dans les religions aborigènes, où turjna djugurba désigne à la fois le parcours et les « empreintes des ancêtres », signifiant le chemin de la Loi. A un niveau profond du psychisme humain, il existe une relation claire entre repérage physique du chemin et énoncé de la Loi. Par l’intermédiaire du mouvement, de l’acte de se déplacer, les étendues psychiques et physiques sont deux réalités presque semblables. Sans vouloir affirmer qu’il existe un mètre carré mental à l’identique de la mesure physique, reconnaissons à ces deux types d’espace une profondeur unique, accessible par la perception, par la mentalisation de l’un et énonciation de l’autre.

 

Jean RICHER


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Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:30

L’espace géographique, - et les notions de territoire, d’étendue, d’itinéraire – semble devoir être repensé de manière "post technologique" après le développement des relations commerciales internationales et la révolution numérique. Nos déplacements prennent dorénavant d’autres sens que le simple déplacement spatial parce que nous pourrions faire autrement, c'est-à-dire ne plus nous déplacer et laisser venir à nous les choses et les paroles. Il nous semble qu’ils ont maintenant libre choix d’investir notre vie psychique.

 

 « Le Chemin sans chemin, là où les fils de Dieu se perdent et, en même temps, se retrouvent. »

Maître Eckhart

 

Jean RICHER


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Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /Juin /2008 18:26

Au tournant des révolutions technologiques, comme lors des mutations profondes dans les mœurs, l’architecture est mise en demeure d’évoluer. Prise aujourd’hui dans l’urgence de se convertir aux impératifs de l’âge électronique, dans ce qu’il est convenu d’appeler la nouvelle économie à l’heure de la globalisation des marchés, elle semble pourtant balbutier. Depuis l’idée du Corbusier qui était que l’organisation moderne doit « créer la visualisation des évènements, les rendre saisissables presque instantanément au regard. Il faut un lieu pour cela, des méthodes d’expositions, en l’occurrence des bâtiments », les choses ont changé. L’inforoute du futur et ses réseaux ont transformé les individus en passe-muraille et les édifices en objets anachroniques. Est-ce alors la fin de l’architecture ? Il s’agit, en tout cas, d’une mutation profonde ne serait-ce que dans l’activité de conception : la notation, la représentation, la modélisation, la simulation, l’intégration des données, l’organisation des transactions entre les acteurs, la délocalisation et la fragmentation du processus… tout cela nous pousse-t-il vers cet « art total » dont parle Pierre Restany ou bien vers une disparition pure et simple de l’architecture ?

 

En conclusion de premier chapitre de l’Espace critique, la ville surexposée, Paul Virilio prédit « En fait, si l’architectonique se mesurait bien à la géologie, à la tectonique des reliefs naturels, avec les pyramides, les tours et autres détours néogothiques, elle ne se mesure plus désormais qu’aux techniques de pointe dont les vertigineuses prouesses nous exilent toutes de l’horizon terrestre ». A côté des techniques de la construction, se pose la question de la construction des techniques, et  de l’éventuelle disjonction entre architecture et construction. En 1967, dans un essai sur « la « dimension amoureuse » en architecture » étaients décrit ces deux extrêmes que sont l’architecture comme « œuvre totale » (Gesamtkunstwerk) et l’architecture comme « conditionnement de l’existence » (life conditioning). Ces deux termes reprennent les tentations constantes des architectes lorsqu’ils renoncent à créer des formes signifiantes liées à un fond commun de culture, lorsqu’ils mettent en doute « la possibilité permanente de l’homme ».

 

Alors que l’architecture était un projet d’espace, une image des lieux prise dans les plis d’un territoire, et dans un incessant passage de la partie au tout, son sens et son rôle semble devoir se redéfinir.

 

Jean RICHER


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