d/ Exploration de la durée

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:06

 
























« a city is more than a place in space, it is a drama in time », Patrick Geddes

 

En apparence, ce qui relie les formes urbaines procède de l'accumulation, de la contingence en un même lieu. L'histoire peu à peu les aurait déposées et offrirait aujourd'hui à nos yeux l'héritage des formes matérielles se référant à des ordres passés. Cela ne constituerait pas une ville mais un musée.

La permanence des éléments anciens n'appelle pas au passé. Elle se déclot dans l'instant. Nous percevons au présent les éléments de la ville, chargés de ce qu'ils furent : ils appellent à la mémoire des sens plus qu'à l'analyse historique. Leur présence n'a aucune signification intrinsèque et invariable, leur valeur est de position et toujours relative. Les architectures du passé, proches ou lointaines, de modalité historique et sociale individuelle, coexistent dans la connivence, même si la plupart d'entre elles tiennent plus du signifiant éthéré que de l'insularité acharnée. Ainsi la ville procède à une réactualisation permanente.

 

Toutes les formes urbaines, du tracé au construit, s'inscrivent dans la durée, plus exactement dans des durées singulières. Visitées à chaque instant, certaines sont éphémères, d'autres restent au monde dans la continuité d'une forme sûre, parfois varient par une multitude d'adaptations progressives, d'autres encore n'étant capables que de mutations brutales, disparaissent subitement pour mieux réapparaître, libres de toute contingence. Ces « morphologies temporelles » divergentes, entretiennent des relations constantes où interviennent des phénomènes de diffusion, réajustement, contamination, pollution, ...

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

 

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:00

 

 
































La composition s'est à nouveau resserrée suivant le principe de mitoyenneté. Chaque objet entretient une relation de contact avec au moins un autre. L'ordre de la composition linéaire est hasardeux et elle semble appeler toutes les combinaisons possibles sans que l'équilibre général en soit changé.


La distance entre chaque élément régit leur relation en fonction du volume de chacun. Ici le contact physique généralisé apaise la composition, élimine toute source de tension. La perte de singularité renforce la présence de l'ensemble comme un tout cohérent. L'absence d'attraction dans l'espace amène la composition à un tournant presque métaphysique. Les éléments pourtant inertes me regardent, introduisent peut-être une interrogation sur leur présence simultanée. Devant moi à l'absence du jeu spatial répond le mutisme du temps. Le contact physique ne semble pas suffisant pour effectuer ce lien, quelque chose de plus se produit qui donne une étrange unité, peut-être la présentation frontale? Peut-être que le jeu subtil du temps ne se projette que dans l'arrêt des tensions oppressantes de l'espace?

  

Dans cette continuité, l'impression homogène se révèle juste, l'interrogation présente.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 18:58

 

 























 

 

L'architecture se déploie dans sa duplicité, duplicité même contenue dans l'étymologie du mot. « Architecture » = « arche »+« tecture ». « Tecture » nomme l'action de bâtir, provenant de « tecknonicos », le charpentier et plus généralement le fabricateur.

 


« Arche » se traduit de trois façons : le commencement (d'une série temporelle ou historique), le commandement (au sens politique), le principe (on parle par exemple d'archétype). L'arche s'ajoute à la tecture et cet ajout amène une conséquence irrémédiable sur le bâti, celui-ci perd son autonomie dans la matière au profit d'un sens plus grand, de nature différente. « L'arche », produit de la pensée, se dévoile au visible dans la « tecture ». Il n'y a d'architecture que dans la pensée, son essence est absolument d'un autre domaine que le construit. Il s'agit avant tout d'un jeu, d'un effet de mots.

 

Revenons au déploiement. L'architecture, s'efforçant vers elle-même, doit pour s'apercevoir forcer le sensible. C'est ainsi que le fugace rencontre le lourd. Ses matériaux lui sont fournis par la matière extérieure sous forme de masses mécaniques et pesantes. La pensée subit alors la contingence du visible qui courbe le jet de son élancement. L'expression de l'esprit reste à l'état de tentative, la distance qui sépare l'idée de sa représentation se comprend comme un écart, fruit du conflit entre la pensée et l'extériorité.

 

La construction/pensée est toujours en proie à l'aventure de l'architecture. Au besoin de matérialité, né de la tentative de « l'Arche » de se soustraire au néant, le « tecture » répond par l'asile qui l'amène à un changement qualitatif. La stature de la pensée se révèle à nous par le biais de la construction et celle-ci en conserve l'éveil, elle sait qu'elle est en train d'être de l'architecture, et cette conscience dure.

 

Le transport qui lie l'arche à la techné est un lien organique, qui loin de repousser ces deux instants comme antinomiques, les associe dans une curieuse danse pleine d'hétérogénéité. Cette relation exclut toute tentative hiérarchique. Point ici de passage sublime mais un mouvement à petit quantat, un allé-retour incessant. Momentanément, le mouvement les amalgame. Liés, ils n'en demeurent pas moins libres, leur expression est à la fois simultanée, commune sans que l'individualité de chaque principe soit oubliée.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 18:55

 

























Devant nos yeux se déploie la présence des choses. Mobiles dans le temps, ils proposent une ouverture, un appel, ils exposent au visible l'impalpable énergie qui les animent. Dès à présent, pour chercher le lien entre durée et architecture, il nous faut distinguer la construction de l'architecture.

 

L'architecture ne se réduit pas uniquement à un système qui établit des rapports physiques. « Le jeu des volumes sous la lumière » n'a aucune autonomie, il n'apparaît que dans une perception et c'est la qualité du regard qui en fait jaillir la théâtralité. Le jeu n'existe que s'il y a des joueurs. L'architecture est un système qui fondamentalement et primitivement établit des rapports entre les êtres et le monde qu'ils côtoient. Ayant trop l'habitude d'envisager à son propos, la composition de masses construites comme unique médium, nous oublions qu'une architecture sans bâtiment peut être parfaitement concevable : ne parle-t-on pas d'architecture en médecine, en mathématiques, ..? Son domaine s'étend partout où existe une structure de langage, où existe la volonté de représentation par un schème particulier.

 

Les bâtiments sont des agents de formes par lesquels se transmettent des valeurs architecturales mais ils ne constituent en aucun cas la forme de l'architecture, sa substance. Ils se contentent d'introduire des formes plus larges, jouant le rôle modeste d'exécutant, de « machine » à accueillir l'architecture. Le matériau sur lequel porte le travail de l'architecte n'est ni le ciment, ni le verre ou même l'espace, mais la possibilité d'éclosion au monde des formes de l'esprit.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 18:51

 

































Loin de rétablir le continuum passé-présent-futur, moment historique du déterminisme philosophique, il faut envisager la durée comme une étendue hébergeant de la complexité, comme une sensibilité verticale à un temps horizontal, outil de consolidation de l'éphémère, à la fois conscience de ce qui est déjà et projet. La longue durée des choses continues, vestige d'une pensée appelant la permanence est soudain frappée de nullité, nous vivons le règne de la variation. A l'opposé, la pensée décontructiviste, celle de la contradiction de la durée, ne propose comme alternative que l'instantané. L'aliénation du passé et le rejet d'un avenir imprévisible, forclos, préconisent l'amnésie, la pensée de l'immédiat déréalisé.

 

Loin de ces deux approches, une pensée sur la durée présente l'instant visqueux collaborant entre mémoire et devenirs possibles, il n'est plus à considérer comme noeud du temps, mais comme un territoire d'existence, à la fois frontière et univers.

 

A la vision primale du monde, s'ajoute l'altération de l'habitude et la richesse de la mémoire. Aucune constance dans l'éveil aux choses, tout se dilue trop rapidement sous le coup de la répétition. La mémoire, pratiquement inséparable de la perception, intercale le passé dans le présent. Elle contracte dans une même intuition des moments multiples de la durée. Il s'agit d'une construction mentale, d'une représentation qui complète la matérialité de l'expérience passée. En dehors des habitudes, des mouvements d'intériorisation-extériorisation, la durée naît de notre rapport direct aux choses, de la friction pure sur la rugosité des choses, qui nous expulse de nous-même vers le monde. Puis la durée appelle la mémoire, soigne notre ouverture. Demeure le jeu entre éveil et habitude. Quand vient la lassitude, l'habitude joue le rôle de lacune, de silence, dans la noise ambiante. La perception est faite de densité, mais aussi de retrait, d'oubli. Reste la rugosité, toujours présente, prête au jeu, à l'aventure de l'être au monde.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 18:49

 

























L'interrogation de la durée amène une vision nouvelle de la matérialité. Derrière le foisonnement, nous ne pouvons plus dire que la substance se développe et se manifeste dans le rythme de l'écoulement du temps. En fait, l'aspect matériel est issu de la confusion réalisée, c'est à dire de la coïncidence de durées hétéroclites. Tout ce tumulte, cette noise, apparaît au visible en proposant des formes n'étant que les empreintes fossiles et éphémères du mouvement de chaque chose. Devant nos yeux, la qualité de la matière s'étale immobile en surface, mais vit et vibre en profondeur.

 

Du transport du temps surgit la variation, et le lieu où cela s'effectue s'appelle la durée. Charnelle et cinétique, elle regarde les choses en train d'être, et par sa dimension engage leur mouvement. La durée est un territoire, terrain de la confrontation de vibrations divergentes, dont le résultat est une confusion consolidée. La durée est un chant issu de la mobilité, hébergeant dans une même logique de présence la multitude des temporalités.

 

Impossible évidemment d'y voir un phénomène homogène ; elle qui se convulsé d'accélérations, de nouveautés, d'étonnement, de ruptures, coupés par des vides. Son caractère dynamique apparaît de prime abord sous forme d'impulsions, de saccades : sous forme discontinue. Prise dans le détail de son cours, une durée précise fourmille de lacunes, de vides.

 

Elle s'anime à notre regard, notre perception occupe une certaine épaisseur de durée. Lorsque expulsée de notre habitude, nous nous confrontons à ce qui nous entoure, au présent réalisé, nous la ressentons. Elle offre en réponse une vision réactualisée de ce qui est. L'interrogation étant incessante et non constante, la réponse est lacunaire. La dimension même de la durée varie en intensité, empruntant des rythmes plus lents ou plus rapides, mesurant le degré de tension ou de relâchement des consciences. Ce qui implique qu'il y ait des élans, des absences aussi. Nous voici en présence d'une forme organique du temps où la mêmeté apparente cache le foisonnement dans le cours de celle-ci.

 

Travailler la durée consiste donc à écouter le foisonnement ambiant, la noise, à profiter de son hétérogénéité, à accompagner la mobilité sans chercher à la circonscrire. Elle se situe dans l'épaisseur du temps, intéresse l'instant à ce qu'il fut, à ce qu'il pourrait être. Son moment est celui de la consolidation. Son processus temporel marque à chaque instant le passage d'un ordre éphémère, celui de l'hésitation devant les possibles, à un ordre constitué, déjà dépassé s'adressant à la mémoire. Des réalités temporelles différentes se côtoient dans l'agitation tandis que la force de l'écoulement les retient jusqu'à la consolidation. Il ne s'agit plus du temps de l'horloge, mais de celui du sablier, du mouvement irréversible ressenti, affecté.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés