d/ Exploration de la durée

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:25

 

























L'Architecture ne se réduit pas et s'impose dans toute son hétérogénéité. Parler de la durée est évidemment un moyen détourné de caresser ce qui est multiple et indissociable. Les champs qu'elle embrasse sont si vastes et désordonnés qu'aucune pensée simplifiante ne peut s'y appliquer sans tomber dans le travers d'une exclusivité réductrice. Elle organise des notions divergentes, assure leur relation, elle rassemble ce qui est multiple et épouse la complexité du monde.

 

Par complexité ne surtout pas entendre confusion, incertitude, voire même désordre, bien au contraire. Là où une pensée simpliste ne verrait que concession, amalgame, domination, il faut admirer les articulations qui autorisent la présence simultanée de caractères divergents. Tissage complexe, l'architecture permet l'expression paradoxale de l'un et du multiple, de « l'unitas multiplex ». En elle, à chaque instant, diverses tensions s'exercent simultanément, à différentes échelles parfois sans qu'il y ait confusion, mais plutôt association, interaction, aléas. « L'unitas multiplex » garantit cette libre expression sans réduction et l'architecture se montre alors non pas comme substance mais comme principe d'organisation. Ainsi la composition classique de l'architecture, ce jeu de volume, fait place à une composition à la fois plus abstraite et plus charnelle qui organise un tissu d'événements.

Ce voyage est un passage de la substance aux phénomènes.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:23

 
































 

Voir l'Architecture sous le jour de la durée, c'est refuser de la considérer comme immobile face au temps. Bien-sûr l'avènement au visible d'une architecture se comporte comme un contenant figé en proie passive au passage du temps. Bien-sûr parfois le béton se lézarde, la peinture craquelle, les matériaux vieillissent. Mais l'Architecture comme mouvement de l'esprit est une forme nettement moins saisissable ; précieuse, elle se commet avec le temps dans un raffinement complexe.

 

Un architecte ne fait pas de l'Architecture, il construit des bâtiments et y appelle l'Architecture. La conception s'adresse au futur dans un perpétuel projet tandis que la construction est une discipline lente et matérielle.

 

Toujours en déséquilibre, notre vocation à formaliser les tensions en genèse est ici interpellée par la difficulté actuelle d'habiter le temps. La solution de facilité consisterait à ne pas en tenir compte, à continuer sur la voie du modernisme inaliénable, après tout, nous ne sommes pas si loin de la période héroïque où l'architecture flirtait avec le devenir façonnable de l'humanité. Mais peu à peu une réflexion sur le « temps variant » s'engage. Des interrogations naissent : comment gérer la confrontation de temporalités différentes ? Comment prévoir dès la conception d'un ouvrage son rapport avec des évolutions futures ? Quelle place pour des pratiques imprévues ? Comment anticiper la variation du contexte ? Les réponses ne peuvent pas être homogènes et simples, produites par une pensée disjonctive.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:15

 
































 

Le mouvement pourrait être considéré comme une simple translation, un changement quantitatif dans le temps. La mobilisation de la durée serait alors réduite à l'évolution insulaire de chaque chose. Mais chaque changement de n'importe quelle existence implique par le simple jeu des interactions, une modification qualitative de l'ensemble. La vibration s'étend, rayonne, contamine. Les systèmes perdent alors leur contour pour se réunir dans la durée commune.

 

La matière dans le temps cesse d'être inerte, non seulement elle se meut dans un processus d'entropie, mais ne cesse aussi de fluctuer, d'accepter le changement d'état au gré des perceptions qui l'animent. Elle subit la duplicité de son état, de son développement propre et du regard qu'on lui porte. A l'extrême, il ne faudrait voir dans le réel que des flux, des potentialités passant à l'acte grâce au support du visible, des mouvements se déployant en se reposant sur l'inerte. Le problème n'est pas tant de demander comment la matière vibre que de comprendre que c'est la vibration, le mouvement qui prend des aspects matériels.

 

Nous l'avons déjà dit, le véritable aspect matériel s'approche de la confusion réalisée, solidifiée. La substance utile à l'architecte est ce foisonnement de mouvements.

 

Apparaît une des notions fondamentales de la durée : l'ouverture. S'appliquant aux objets, elle les force à s'ouvrir puisqu'elle ne cesse de préfigurer leur changement. Non seulement la durée consolide la variation incessante en un tout qui subsiste, mais son caractère dynamique ne cesse d'appeler à de nouvelles variations. On pourrait dire qu'elle valide ce qui vient d'être et prépare le changement de ce qui s'apprête à être. Voir l'ouverture consiste à se placer dans une situation constante de veille, de prévoir la possibilité du changement sans en connaître déjà la teneur. L'instant est perçu alors comme une situation de sursis. Le mouvement apparaît à l'appel d'une potentialité et se propose sans cesse de combler une situation en déséquilibre, tendue vers ses possibles. Oublier le rôle de la durée revient à se priver de la richesse née de la coexistence de temporalités divergentes ainsi que de la capacité d'ouverture naturelle qu'elle propose.

 

Par sa capacité d'ouverture la durée amène une architecture flexible, élastique, ayant le potentiel de ses multiples devenirs. Loin de l'inertie, de l'intemporel, elle appelle le changement.

 

La possibilité d'ouverture doit flotter dans une architecture sans jamais l'achever ou la resserrer. L'ouverture n'est pas une fonction d'attente statique d'un futur préfiguré mais bien au contraire une générosité d'accueil. La durée impliquée dans le réel doit se lire comme une dimension nouvelle, active sans être autoritaire, comme l'ouverture imprévisible aux possibles.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:13

 
































La durée amène la mobilité et l'ouverture. Elle n'implique pas uniquement une forme vécue du temps, mais avant tout une image mouvante de tout espace perçu. Dans la mesure où la mouvance s'aperçoit dans la matière, elle ne peut être considérée comme une notion autonome. La matière même se meut, nos activités humaines incitent à l'incessant déplacement, notre sens aigu de l'écoulement rend le changement perceptible. Par son aptitude au changement et son inscription dans l'épaisseur du temps, la réalité impose une vision d'un espace en mutation incessante.

 

Les objets de la composition placés dans l'atelier, n'abdiquent pas leur implication dans l'espace alors même qu'ils exposent la durée, tout au contraire, celle-ci concrétise le mouvement lent du temps sur les choses, sur le vide. Le mouvement de l'écoulement réunit les objets, les fait entrer dans une danse commune.

 

Isolés arbitrairement pour les besoins de la composition, broc, bouteilles, boîte, bocaux tissent dans le temps entre eux et avec leur environnement des liens secrets. De notre situation d'observateurs, la boîte semble aujourd'hui collaborer avec le support de la table vers un destin étrangement commun, le broc ne cesse de se définir par rapport au mur du fond, la communauté du vide aperçue dans les récipients translucides les rapproche, ...Même l'existence d'un observateur devant cette table entre dans le jeu et on comprend que la séparation entre les choses et leur entourage n'est pas trachée. Une étroite solidarité lie tous ces objets matériels entre eux et avec l'ensemble de leur environnement. Ils n'ont pas les limites précises que nous leur attribuons.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:12

 


























Par delà le simple couple support/apport entre le lourd et le fugace, la coexistence semble absolument nécessaire puisqu'elle définit un système de rapport extrêmement subtil. Au delà du simple hébergement, les temporalités vastes s'installent dans la durée par opposition à ce qui ne dure pas. Sur la table de Morandi la présence des récipients dialogue avec le mur et leur support. La rencontre de l'éphémère et de la pérennité exalte la sensation de la durée et lie ces oppositions, nous entraîne sur la voie de la complexité.

 

La durée éphémère nous remémore le fondement du temps vécu. Dans l'instant, coexistent le monde et les possibilités de l'être. Cela correspond à un temps transcendant, à une conscience verticale. Loin de l'instantanéité, le territoire de la durée s'étend autant dans l'éphémère que dans le long terme. Ce qui le rend remarquable est avant tout sa facilité d'appréhension ; en un instant les phénomènes semblent limités, à peine repérés qu'ils disparaissent déjà. Mais leur solidarité secrète avec l'amplitude résonne en nous comme la marque consciente du foisonnement du temps.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 19:11

 

 

 

























La micro-seconde amène forcément à la micro-reflexion, à l'illustration. Peu à peu le poids de l'instantanéité réduit dans les consciences la sensation des temps multiples, du foisonnement des choses. Mais il est vrai que l'image de la complexité est plus facile à appréhender que la complexité prise dans l'épaisseur de la réalité.

A l'instantanéité oppose la profondeur de l'éphémère, ce qui ne dure presque pas ou la durée réduite quasiment à l'instant. Dans le mouvement de l'éphémère s'exalte l'intrigue de la cessation. Peut-être est-ce notre passion pour les possibles qui nous pousse à l'aimer ? Nous y lisons une destinée métaphysique butant sur la contradiction de son principe d'apparition, cela s'exerçant dans un temps si court. Les racines de notre fascination sont à rechercher dans nos craintes et nos refus.

Fugace le mouvement du danseur, la course du passant. Déjà disparues ces traces sur le sol. Que reste-t-il du passage dans l'herbe de Richard Long ? Le vingtième siècle fut fasciné par le fugace, ce qui ne dure pas, entraîné dans un mouvement vers la succession. L'art contemporain le démontre : « toutes les civilisations anciennes croyaient au définitif, mais, pour nous, le définitif c'est le mouvement, le définitif c'est la transformation » J Tinguely.

La sensation du furtif accompagne une sensation de l'accélération du temps et de la précarité de toutes choses. L'éphémère interroge sans cesse le sens de la vitesse et celui de la permanence. Notre engouement pour le fugace s'exerce par référence, par opposition à partir de temporalités plus vastes. Naît une dialectique du fugace face au lourd, de l'éphémère face à la pérennité.

 

Crédit photographique Stéphanie BARBON

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