Ou la construction des paysages littoraux du changement climatique
3e congrès francophone d’histoire de la construction, École d'architecture de Nantes
jean richer . juin 2017

L’appareil littoral

Le propos de la présente contribution porte sur l’histoire de la construction des infrastructures de défense contre la mer et du paysage littoral en Charente-Maritime. Sur ces rivages altimétriquement bas, parfois gagnés sur la mer, se côtoient deux politiques - deux doctrines pourrait-on dire - qui s’affrontent : une tradition d’endiguement qui a trouvé un regain soudain en ce début de XXIe siècle et l’affirmation de la qualité des paysages dont l’expression avancée serait la politique des sites. Or, nous savons avec certitude que l’évolution du climat va provoquer des modifications importantes du littoral. La question qui se pose est de savoir si l’histoire de ces deux derniers siècles peut éclairer un avenir souhaitable. Pour ce faire, nous distinguerons 7 périodes qui se chevauchent. La conclusion permettra, elle, d’expliciter le titre de cette contribution : L’appareil littoral.

1e période : un territoire de conquête

L’appareil littoral

Depuis le premier millénaire, le sédiment fertile de l’estran vaseux est convoité pour ses qualités agronomiques. À l’occasion des récessions marines, il est ceinturé de digues pour être cultivé. Il s’agit donc d’un territoire de rente agricole. Cette période se sépare elle-même en deux sous-périodes :
1.1. La conquête par prises puis polders qui débute certainement avant le Xe siècle jusqu’au début du XIXe. Cette longue période voit des conquêtes mais aussi des abandons réguliers en fonction du niveau de la mer et de l’entretien des ouvrages.

 

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Plan des assèchements réalisés en 1773 et 1776 par le sieur Chertemps de Seuil (Péret et Sauzeau, 2014)

Ce plan montre comment la partie ouest de la commune de Charron a été conquise avec méthode sur la mer. La seconde image (crédit J. Richer) montre une digue en terre, ici appelée levée, régulièrement renforcée et son paysage laconique d’agriculture sur polder.

1.2. La Loi de 1807 sur les aménagements littoraux (polders) marque une nouvelle étape dans la conquête et le renforcement des défenses : « Lorsqu’il s’agit de construire des digues à la mer, la nécessité en sera constatée par le gouvernement et la dépense supportée par les propriétaires protégés ». Le XIXe siècle voit une recrudescence des conquêtes par des propriétaires privés.

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Saint-Pierre d'Oléron, La Pérotine (Site Geolitto)


Les polders sont appelés localement prises ou encore tannes. La Pérotine est un quartier implanté sur le bord du chenal de Boyardville. L’image LIDAR montre le doublement d’une première tanne en l’espace de 40 ans. Il faut remarquer qu’il s’agit d’initiatives privées, nombreuses mais très souvent de petite envergure.

Cette première période se caractérise donc par la création de territoire pris sur la mer. Le regard que nous pouvons porter aujourd’hui sur ces territoires de conquête est de l’ordre du paysage culturel. L’UNESCO a donné une définition précise des paysages culturels : ceux-ci présentent les « œuvres conjuguées de l'être humain et de la nature, ils expriment une longue et intime relation des peuples avec leur environnement. » Ces paysages relèvent de deux des trois catégories définies (UNESCO, 2014) : le paysage clairement défini et créé intentionnellement par l’homme et le paysage évolutif résultant d'une exigence à l'origine sociale, économique, administrative et/ou religieuse. Bien que ces territoires ne possèdent pas une qualité suffisante pour être classé au titre du patrimoine mondial, la définition du patrimoine culturel s’y applique.

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2e période : la protection organisée des terres basses

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Cette époque commence pour le département vers 1854 avec la création de la digue du Génie destinée à protéger le polder de l’anse de l’Aiguillon à la demande de la municipalité. La digue construite par l’État aux Boucholeurs lui est contemporaine (1857). S’ensuit un grand nombre d’ouvrages maçonnés et leur entretien répété jusqu’en 1957. La période de rémission climatique de 1957 à 1996 coïncide en revanche avec un manque d'entretien sérieux de digues charentaises. Cette période avait été précédée de la fixation des dunes. Un décret impérial du 14 décembre 1810 imposait la « fixation » des dunes dans tous les départements du littoral. Ces plantations massives vont donner les forêts littorales de la pointe et sur Oléron ou encore la forêt de la Courbe. Ces deux types d’intervention, l’une de génie rural et l’autre de génie civil, ont pour but la protection du littoral et la fixation du trait de côte.

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La digue du Martray sur l’île de Ré, un jour de tempête (coll. A. Diedrich)

L’île de Ré, partiellement poldérisée (il s’agit en fait de trois îlots reliés), fut toujours un laboratoire de l’endiguement. L’île compte aujourd’hui 11 km de digues, ce qui en fait certainement le territoire le plus protégé de France. Comme le montre cette carte postale, une digue n’est jamais un dispositif pérenne.

Digue du Boutillon longue de 716 m linéaire (Dessin J. Richer à partir de Conseil général de la Charente-Maritime, juin 2012)

Prenons comme exemple les 9 états connus de la digue du Boutillon longue :
1860 - 63 : Construction de la digue avec revêtement en moellons et mortier de chaux hydraulique. La digue devait exister antérieurement mais sous la forme d’une levée de bri (argile marine déposée lors des périodes de transgression marine).
1905 : travaux de réparation.
1941 : Réalisation de murs de refend et mise en place de dalles de béton.
1944 : Travaux de réparation de la digue par bétonnage du perré sur 200 ml.
1948 : Réalisation d’un talus en béton de protection arrière de la digue.
1955 : rempiétement sur 136 ml.
1958 : Rempiétement de la digue sur 200 ml avec la mise en place de moellons de diorite et de palplanche anti affouillement.
1965 : Réfection de la protection amont par surélévation du parapet et bétonnage du trottoir.
Avril 2017 : Livraison de la nouvelle digue.

On observe assez facilement le renforcement en dimension et solidité sur une période de 150 ans qui voit l'affirmation très nette du génie civil sur le génie rural. La levée de terre qui fait corps avec le sol sur lequel elle s’implante (qui s’enfonce même dedans) est très différente de l’ouvrage maçonné. Il faut voir là un saut technologique et le recours à une ingénierie complexe. C’est aussi le passage d’un savoir local à une compétence nationale avec l’action prépondérante des ingénieurs de Ponts et Chaussées. Mais c’est l’oubli progressif de l’ingénierie précédente qui s’était développée sur plusieurs siècles où la conception d’un réseau hydraulique de canaux allait de pair avec celle des levées. Dans le basculement dans le génie civil se perd la solidarité naturelle entre l’ouvrage et les terres protégées dans une réduction analytique propre au XIXe siècle. En d’autres termes, on peut dire de manière un peu maladroite que la digue du XIXe ne fait pas partie de son terroir.

À l’occasion d’une tempête en 2015, un tronçon de digue a été redécouvert sous le sable au Martray. Il pourrait s’agir d’une digue construite après la submersion de 1711 d’après l’historien Emmanuel Garnier. S’agissant d’un vestige rare et en bon état de conservation, son caractère patrimonial pourrait conduire à un classement de l’ouvrage au titre des monuments historiques.

3e période : urbanisation littorale

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Une urbanisation littorale ancienne existait sous la forme de villages de pécheurs. Elle sera doublée à partir du XVIIe par les ouvrages de défense de l’arsenal de guerre de Rochefort.

Si au XIXe siècle la Charente-Maritime ne fait pas partie des hauts lieux de la balnéarisation, elle suivra néanmoins cette trajectoire nationale avec trois stations balnéaires : Royan, Fouras et Chatelaillon. Les stations balnéaires ne s’implanteront pas dans les zones les plus basses au départ. Mais l’extension urbaine qu’elle va engendrer au XXe siècle, et plus précisément durant les Trente glorieuses, qui va s’étaler dans les zones basses et submersibles, obligeant la mise en place ou le renforcement de défenses côtières. Cette période se sépare donc en deux sous-périodes :

3.1. Le bateau à vapeur "La Garonne" effectue le premier trajet Bordeaux - Royan en 1818. La ligne ferroviaire entre Rochefort et La Rochelle en 1873 permettra de développer Fouras et Chatelaillon. Cette période s’achève avec la construction de la jetée de Royan 1899. Il est intéressant de constater que les principaux promoteurs du développement balnéaires furent des entreprises de transport maritimes et ferroviaires. En même temps que l’on développe les lignes de transports depuis les grandes villes (Bordeaux et Paris), on lotit les stations balnéaires pour accueillir les estivants.

Cette sous-période a créé d’une certaine manière la notion de paysage. Les artistes qui ont très rapidement fréquenté les stations balnéaires en compagnie du Tout-Paris ont livré des représentations de la mer et de ses rivages sous formes littéraire et picturale. C’est le triomphe d’une vision romantique du rivage, où le promeneur est en situation contemplative de la beauté de la nature fortement éloignée des efforts de lutte contre les éléments.

3.2. À partir de 1950, la réalisation du port abri des Boucholeurs engage l'urbanisation du pied du coteau. L’après Seconde Guerre mondiale voit démarrer une période d’expansion urbaine à plus près du rivage. Cette nouvelle occupation concerne essentiellement des terres basses qui sont souvent des zones humides voire d’anciens marais.

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La plage de La Palmyre, au bout de l'avenue de l'Océan, en août 1969 (Archives départementales de la Charente-Maritime, dépôt 120/237, 2 S1 et 2. Années 1960-1970 : photographies de la station de La Palmyre).
(Base Gertrude, Inventaire du patrimoine culturel)

La réalisation emblématique de cette époque est La Palmyre, station balnéaire édifiée indépendamment du village primitif en 1960. Dans les années 1970, le camping Richelieu s’installe à Aytré entre la route et la plage, un second entre la route et la voie ferrée et deux autres dans le marais. On peut noter par exemple le doublement du nombre de logements (de 226 à 462 en 1968 et 2009, source INSEE) essentiellement hors de la citadelle d’Aix, soit dans les zones potentiellement submersibles. On retrouve sur l’île de Ré le quartier des Doreaux construit dans les années 1980 dans une cuvette submersible. Il est à noter qu'en 2000, le SDAU de l’ile de Ré n’aborde toujours pas la question de la submersion. Cette sous-période se finie précisément en avril 2010 après qu’un certain nombre de ces poches récemment urbanisées furent classées en zones noires suite à la tempêtes Xynthia.

Station balnéaire de La Palmyre - Le rocher des flamants roses, à l'entrée du zoo de La Palmyre.
(Base Gertrude, Inventaire du patrimoine culturel)

En clin d’oeil, on peut citer le zoo de la Palmyre qui reconstitue des paysages exotiques : il peut apparaître comme l’expression la plus avancée de la fabrication du paysage.

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Saint Trojan sur l’île d’Oléron (Crédit DDTM 17)

L’urbanisation des Trente glorieuses va être invasive dans les zones naturelles sans avoir le caractère massif (de « bétonisation ») d’autres développements littoraux. 

La balnéarisation est donc un noeud à partir duquel deux branches bifurquent : l'affirmation du paysage et la protection de l’urbanisation vulnérable aux aléas de submersion.

4e période : l'affirmation du paysage

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Les espaces littoraux jusqu’à là perçu comme productifs prennent une nouvelle valeur liée au développement des bains de mer. La vision romantique va être supplantée avec le développement de la photographie qui visera plutôt la représentation du pittoresque par le grand public. 

Il n’empêche que la notion du paysage va trouver une transcription réglementaire dans la loi du 21 avril 1906 qui marque une première étape pour la protection du paysage mais surtout celle de 1930 sur les sites. Le premier site classé sur ce territoire sera deux arbres (Platanes du Roi de Rome) aux Mathes en 1932 puis le plan d'eau d'échouage du vieux port à La Rochelle en 1933. Cette première période de classement s’arrêtera avec le classement du bourg de Talmont et la promenade de la corniche à Vaux sur Mer en 1939. Le classement reprend après la seconde guerre mondiale et s’accélère même à partir de 1967 (Côte de Piedemont, Port des Barques) avec des classements « massifs : Ile d’Oléron (1970), Aix (1970), Ré (1979). Dans les années 2000, le classement s’attache plutôt aux marais : marais poitevin (2003), ancien golfe de Saintonge -marais de Brouage (2011) et l'estuaire de la Charente en 2013. Au total, 24 procédures de classement ont été menées sur le littoral charentais, ce qui en fait une des littoraux le plus protégé de France au titre du paysage.

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Quelque part sur l’île d’Oléron

Au cours du XXe siècle, le tourisme de masse et son cortège de campings, centres de vacances et l’expansion des résidences secondaires, mais aussi de font de mer, de plages aménagées (et rechargées tant que de besoin) induit une nouvelle relation au territoire. Le paysage y est supplanté par un imaginaire balnéaire puissant qui peut aller jusqu’au décrochage entre le signifiant et le signifié. Happé par la plage, aucun estivant ne remarquera le capharnaüm d’une urbanisation débridée ni les enrochements de diorites qui semble avoir toujours fait partie du paysage. Tout cela échappe au regard au profit des éléments dominants que sont la mer, le ciel et le sable. cette urbanisation mal encadrée ne doit sa limitation qu’à la présence de ces sites (tout du moins en milieu insulaire).

5e période : la riposte

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Digue du Boutillon longue de 716 m linéaire (Crédit J. Richer, 2017)

Suite à la période de rémission climatique, les tempêtes de 1999 vont réveiller les consciences et mettre en branle une riposte face aux aléas. Cette période commence précisément en 2002 avec la mise en place des premiers plan de prévention des risques (avec une côte de référence pour la submersion de 3,80 m) ainsi que la mise en oeuvre des programmes d’action de prévention des inondations. Un vaste programme de reconstruction des digues a commence en 2015 et il devrait s’achever en 2020 sous la maitrise d’ouvrage du Conseil départemental : pour donner un ordre d’idée, les études et travaux du Plan digues en Charente-Maritime comprennent 137 opérations pour un coût total de 150 millions d’euros. Cette période récente reprend les techniques développées au cours du XXe siècle avec un renforcement des rivages par enrochement de diorite, crée des batardeaux (muret en béton armé de faible hauteur comme à Port des Barques, travaux en cours),  crée des digues de retrait à Esnandes et Charron (travaux prévus en 2018) ou des renforcements importants d’ouvrage comme aux Doreaux sur l’Ile de Ré. 

L’appareil littoral
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Projet de digue à Fouras (Crédit J. Richer, 2017)

Il faut observer dans ces travaux une modification importante du paysage. La dioryte de couleur anthracite tranche avec la géologie calcaire charentaise. Les batardeaux font apparaitre des limites spatiales qui n’existaient pas auparavant et les plus gros ouvrages s’imposent dans le paysage.
Parfois même, et c’est le cas sur la pointe de la fumée, les riverains eux-mêmes refusent l’endiguement en mettant en avant l’atteinte au paysage (et à la vue sur la mer qu’ils perdent depuis leur maison de vacances).

Esquisse possible d’aménagement, Saint–Pierre d’Oléron (85). Photo à gauche et esquisse possible à droite, mission du CGEDD (2017).


Ces travaux font suite au Rapport Pitié intitulé « Expertise des zones de solidarité Xynthia en Charente-Maritime » (2012). Face à l’atteinte potentielle aux paysages que représentaient ces projets dans les sites du département, un guide méthodologique appliqué aux sites classés a été élaboré en 2017 par le CGEDD (Commissariat général au développement durable du ministère de la transition écologique et solidaire) :
L’analyse de la place des ouvrages existants dans l’organisation du paysage, complétée par un diagnostic de leur état, permet donc d’aller, selon les cas, vers un renforcement à l’identique ou dans le même esprit, ou vers une plus grande liberté de solutions, tout en cherchant à repérer les erreurs de disposition, de couleur… qu’il conviendra de ne pas reproduire… L’arrivée de nouveaux ouvrages se doit d’être la plus intégrée possible. Dans tous les cas, il s’agit de rechercher la meilleure cohérence possible entre les caractéristiques du site et la nature des ouvrages.
Il faut retenir de l'histoire depuis le XIXe, que le linéaire de digue n’a cessé de s’accroître entre le doublement des prises laissant en terre des digues dormantes et plus récemment les extensions de protection sur les zones vulnérables. L’île de Ré à elle seule compte 11 km de digues. De plus, les nombreux chantiers mis en œuvre en Charente-Maritime pour la prise en compte des risques littoraux risquent à leur tour d’affecter durablement les paysages et les milieux par leur renforcement en hauteur et en robustesse des ouvrages existants et leur extension sur les zones non encore protégées. L’extension des protections tend à ce qu’elles deviennent la norme et qu’à terme les promeneurs ne puissent pas concevoir le rivage charentais sans digue, enrochement ou merlon. Le plus grâce à mes yeux est que ces aménagements rigidifient à l’excès le trait de côte et l’oblige à une fixité artificielle alors même que le rivage est un milieu naturellement mobile. Nous pouvons observer que les tentatives d’insertion paysagère des défenses côtières tendent à masquer l’artifice par le subterfuge d’un accompagnement paysager qui ne masquera jamais la fixation du rivage et donc son artificialisation.
Voilà où nous en sommes en 2017. Deux politiques se font face, paradoxalement portées par le même ministère : celle des risques et celle des paysages et de l’environnement. D’un côté on renforce les défenses marines et de l’autre on regarde comment vivre avec les aléas.

6e période : le changement climatique

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Quittons maintenant ce qui est certain pour aborder un avenir qui est déjà en cours. Les effets du changement climatique sont connus par les travaux du GIEC : l’augmentation de la température de l’air et de l’eau, l’augmentation induite du niveau de la mer, la recrudescence des épisodes de chaleur intense, plus nombreux et plus longs en période estivale. Il est à noter que la recrudescence des tempêtes marines ne fait pas partie des prévisions du GIEC.

Régionalement, deux études plus précises ont été menées. L’étude MEDCIE (Mission d’étude et de développement des coopérations interrégionales et européennes pour le Grand Sud-ouest) intitulée « Stratégies territoriales d’adaptation au changement climatique dans le grand sud-ouest » en 2011 et la publication en 2013 du rapport « Prévoir pour Agir, les impacts du changement climatique en Aquitaine » sur un pas de temps réduit : 2030-1950. Cette dernière étude pointe surtout une forte diminution des précipitations estivales qui ne seront pas compensées en hiver, avec à terme un risque de surexploitation des nappes phréatique.
Il ressort de ces deux études six principaux enjeux pour la Charente-Maritime qui peuvent se résumer ainsi : le changement climatique exacerbera des risques naturels déjà présents en entraînant une extension des zones exposées.

Enjeu 1 : L’adéquation entre ressource, demande et préservation de la qualité de l’eau
Le changement climatique va amplifier les conflits d’usage de l’eau. La baisse importante des précipitations s’opposera aux usages estivaux touristiques et agricoles. La montée du niveau de la mer pourrait également s’accompagner d’un déplacement du biseau d’eau salée.

Enjeu 2 : Le déport du trait de côte et ses conséquences sur l’urbanisme et les zones naturelles
Les principales conséquences côtières du changement climatique vont être l’élévation du niveau de la mer avec une submersion possible à terme d’une partie du littoral urbanisé et en profondeur dans les terres basses que sont les marais ; ainsi que le risque d’inondation et de submersion marine temporaire sera renforcé avec une vulnérabilité accrue des activités et des biens fortement exposés. Cet enjeu interroge en particulier la politique actuelle de renforcement des défenses côtières.

Enjeu 3 : La préservation du potentiel adaptatif de la biodiversité
Les marais littoraux sont soumis à des pressions importantes, liées à l’urbanisation, aux activités économiques et au tourisme. La fragilisation de la biodiversité réduit son potentiel adaptatif et certaines espèces sont déjà identifiées comme particulièrement sensibles au changement climatique. Il existe un risque de disparition de certains milieux, la diminution ou le déplacement des marais et des zones humides. Cela s’ajoute au sea squize (rupture entre terre et mer) produit par les défenses côtières.

Enjeu 4 : Un urbanisme qui répond aux objectifs d’atténuation et d’adaptation
L’urbanisation se concentre sur la façade atlantique. L’adaptation de l’habitat et de l’urbanisme doit être réalisée en cohérence avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les principales conséquences du changement climatique pour l’urbanisation vont être des épisodes d’inondation plus fréquents, l’aggravation des effets du retrait/gonflement des argiles, les conséquences des canicules sur le confort de vie ainsi que la dégradation des infrastructures à moyen et long terme.

Enjeu 5 : L’adaptation des productions agricoles et marines
Les impacts du changement climatique sur l’agriculture varient selon le type de culture même si la question centrale reste celle de disponibilité la ressource en eau. Il est possible de réduire les besoins en eau en misant sur des actions comme la sélection d’espèces plus tolérantes aux sécheresses. Le bassin conchylicole de la Charente-Maritime est le premier de France pour sa capacité de production d’huîtres et de moules.

Enjeu 6 : La transition touristique
Le département de la Charente-Maritime est parmi les premiers en termes de fréquentation de touristes français. Il tire des ressources importantes de cette activité qui se concentre essentiellement sur le littoral et les îles, or l’offre touristique est fondée sur des ressources dépendantes du climat. Le changement climatique pose la question de l’évolution du tourisme sur le littoral soumis aux risques côtiers et aux conflits d’usage autour de la ressource en eau. Les principales conséquences du changement climatique pour le tourisme vont être l’augmentation du potentiel touristique estival avec un nombre de journées d’été en augmentation, soit un allongement de la saison ; la nécessité de relocaliser les activités économiques les plus sensibles aux risques littoraux dont l’élévation du niveau de la mer ; un impact des submersions sur les résidences secondaires et de loisirs très présentes dans les zones les plus vulnérables.

La question est de savoir si nous allons pouvoir défendre les territoires littoraux actuels, éventuellement les étendre, ou bien abandonner les plus vulnérables, ou encore vivre différemment avec l’aléa. En d’autres termes, cela pose la question de l’avenir des territoires vulnérables, de la durabilité des défenses côtières et de l’impact des évolutions des paysages qui vont en découler.
Ce que nous apprennent les rapports du GIEC, c’est que les changements vont être rapides et d’une intensité sans précédent. Les adaptations telles qu’elles s’envisageaient sur plusieurs siècles vont devoir être plus rapides. Alors, qu’est-ce que notre vision du paysage en dira ? Si nous prenons la digue du Boutillon comme archétype de la protection de demain, c’est un mur de béton qui a été construit occultant toute vision de la mer.

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Évolution du trait de côte (cartographie J. Richer)

Concernant le déport du trait de côte, il n’est pas inutile de revenir à un propos historique. Le faciès antique tel qu’il a pas être reconstitué empiriquement au XIXe siècle se retrouve dans la simulation statique d’élévation du niveau marin de 2 m après effacement des défenses côtières. Suivant l’évolution tendancielle des prévisions d’élévation du niveau de la mer, c’est une situation qui pourrait avoir lieu au cours du XXIIe siècle.

7e période : l'adaptation

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Le verbe « adapter » provient du latin apere (lier, attacher) ajouté à la locution ad (à, vers) qui a donné le verbe adaptare (ajuster à). Il quitta son acception « d’ajustement entre deux choses » au XIXe siècle pour celle de modification. La dialectique entre l’ajustement et la modification est très intéressante ici car nous avons pu voir que les deux « outils » furent simultanément employés : la modification par conquête des terres sur la mer par exemple et ajustements successifs de la solidité des ouvrages côtiers.

 

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Déconstruction pour une renaturation, Les Boucholeurs, Chatelaillon (Crédit photographique J. Richer)

L’État et les collectivités n’ont pas attendu les lourdes déconstructions pour engager une réflexion partagée sur le devenir des ZDS (travail en atelier littoral) et trouver des solutions d’aménagements évolutives dans le temps, sobres, parfois sur des sites emblématiques classés, intégrant les enjeux de risques, d’environnement, d’urbanisme, de société, de fréquentations différentielles été/hiver. Trois communes pilotes étudiées en 2011-2012 :
Charron - pâturages, liaisons douces, espaces publics ;
Aytré - reconstruction dunaire et sanctuarisation, aménagements ludiques, liaisons douces ;
Port des Barques - gestion des eaux pluviales, ressuyage des submersions, jardins familiaux.

Trois couples de communes en 2013 :
Yves - Chatelaillon - continuité de promenade littorale, reconquête environnementale, espaces ludiques ;
Fouras - Île d’aix - reconstitution de plage avec défense douce, reconquêtes visuelles et paysagères, réorganisation d'activités et d'usages insulaires ;
Saint-Pierre et Saint George d’Oléron - piétonnisation de l’espace autour du port, déplacements de parking vers l’intérieur, liaisons douces.
Au-delà d'un diagnostic prospectif par site, ces études préfigurent des solutions potentielles pour ces  portions de territoires en mutations face aux événements climatiques météo marins extrêmes couplés aux impacts prévisibles liés aux changements climatiques.

L’atelier national exceptionnel (2010)

La DHUP a mandaté l’urbaniste François Gréther suite à l’évènement Xynthia pour réfléchir à l’avenir de la côte charentaise. Ce travail, s’il a été mal compris par les élus à l’époque, est très intéressant car il fonde la recomposition spatiale du littoral vulnérable sur la notion même de paysage. Il proposait le développement d’une trame paysagère pour développer une urbanisation durable :
En conjuguant les trois systèmes d’organisation du littoral charentais : les étendues d’eau marine et eaux douces, les espaces naturels et cultivés (à mettre en valeur plutôt qu’à protéger) et enfin le réseau urbain.
En dessinant les limites durables entre l’urbanisation et les espaces ouverts pour se donner des horizons et mettre en valeur les marais, les espaces cultivés.
En redonnant à l’eau son rôle majeur dans la structuration des projets.
En mettant en œuvre un projet global et progressif.
Il pointait en particulier le paysage de la défense côtière et la nécessité d’une vision d’ensemble : l’articulation entre eau continentale et eau marine se fait le long de la ligne de rivage, artificielle et figée sur un grand linéaire des côtes.

Les études du Conservatoire du littoral face au changement climatique


Le Conservatoire du littoral, dont le siège est à Rochefort sur mer, est très investi sur la question de l’adaptation puisque 20 % de ses sites sont susceptibles d’être fréquemment submergés entre 2050 et 2100. Il a mené différentes réflexions pour intégrer les enjeux liés au changement climatique dans les projets de territoire, expérimenter des systèmes « à la fois terre et mer », et favoriser la naturalité d'un site et la gestion dynamique des écosystèmes tout en assurant la sécurité des populations. Avec le projet Ad’Apto, l’objectif est de mettre en valeur une dizaine de démarches locales d’adaptation associant des sites de conservatoire du littoral et des territoires soumis aux aléas d’érosion ou de submersion. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la Stratégie nationale de gestion du trait de côte (SNGITC) et promeut une gestion souple du trait de côte lorsque cela est possible.

Nous pouvons observer que la conquête s’est historiquement faite à partir de la propriété privée et qu’aujourd’hui cette propriété est questionnée dans les stratégies de gestion souple de trait de côte. Des principes anciens demeurent tels la Loi de 1808 sur l’obligation faite aux propriétaires de réaliser leurs propres protections et de les entretenir. L’action du conservatoire du littoral consistant à racheter des terrains privés au profit d’une gestion publique tend à démorceler un foncier littoral. Des recherches en droit sont actuellement menées (programme de recherche VuLiGAM pour Vulnérabilité des systèmes Littoraux d’une Grande Agglomération Méditerranéenne) pour étendre la notion de domaine public maritime à un domaine public littoral qui comporterait la bande des 100 m de la loi littoral et qui permettrait d’appliquer plus facilement des stratégies de retrait qui aujourd’hui se heurtent à des acquisitions foncières ou immobilières trop importantes. Cette question de la propriété a une répercussion immédiate sur le paysage par la recomposition d’ensemble cohérent autrefois morcelés, la suppression dans bien des cas des limites physiques et l’accès public qui rend soudain visible ces espaces autrefois privés.
La loi du 31 janvier 2017 portant adaptation des territoires littoraux au changement climatique porte des valeurs importantes comme la reconnaissance juridique du recul du trait de côte dans le Code de l'environnement et la reconnaissance des stratégies nationales, régionales, locales et de leur articulation avec les plans de prévention des risques naturels et les documents d'urbanisme. De plus, elle propose trois nouveaux outils : une zone d'activité résiliente et temporaire (Zart) pour maintenir l'activité et l'adapter au risque érosion ; une zone de mobilité du trait de côte pour protéger les écosystèmes et réguler les ouvrages de défense contre la mer et enfin un bail réel immobilier littoral (BRILi) qui prévoit la jouissance temporaire. Ces dispositions ouvrent - timidement - la voie vers une occupation temporaire du littoral et une gestion souple du trait de côte.

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Deux doctrines s’affrontent toujours : une clairement enracinée dans l’histoire qui consiste à adapter après chaque évènement les ouvrages côtiers pour conquérir ou défendre, et l’autre, en cours d’élaboration, visant à une gestion plus souple du trait de côte où se mêlent approche environnementale, paysagère et recul de l’urbanisation lorsque c’est possible. Ces deux logiques semblent aujourd’hui en opposition. Pourtant, comme il n’est pas envisageable de défendre à tout prix la côte vulnérable face au changement climatique car nous n’en aurions pas la capacité financière, il n’est pas non plus possible d’abandonner certains territoires à forte valeur résidentielle ou économique (comme la grande partie de l’agglomération rochelaise). Pour sortir de cette opposition, faisons appel au principe d’exaptation cher aux biologistes.

L'origine du terme exaptation est attribuée aux biologistes Stephen J. Gould et Elizabeth Vrba (1984), pour expliquer comment des caractères ou des fonctions complexes peuvent apparaître et évoluer à partir de structures initiales simples. Une exaptation est le développement d’un caractère doté d'une fonction première qui, par la sélection naturelle, évolue au fil du temps pour jouer un tout nouveau rôle. Contrairement à l’adaptation, où la modification du phénotype (par exemple par le biais de mutations génétiques) est essentielle, l’exaptation n’amène aucun changement phénotypique.

Nous devons désormais envisager l’appareil littoral compris comme la solidarité entre les défenses côtières et le paysage. Les effets du changement climatique entraîneront des combinaisons locales d’aléas à l’intensité variable dans le temps. Ce constat impose de privilégier une approche systémique sur les territoires concernés. À bien regardé les deux derniers siècles, nous pouvons observer une triple évolution :
Le passage du génie rural (prises protégées par des levées) au génie civil (la digue maçonnée) qui correspond à une disjonction de l’ouvrage par rapport à son territoire d’implantation.
L’évolution d’une urbanisation littorale qui a pris des risques importants en s’implantant dans des zones vulnérables et qui est par ailleurs très dépendante du tourisme.
Les mues successives du paysage, d’abord contemplatif (romantisme), réglementaire (politique de classement des sites) et qui maintenant devient projet.

Les effets du changement climatique vont mettre en situation de stress ce littoral. Oublieux de son passé, il ne peut que réagir par plus de défense, ce qui revient à l’ajustement pavlovien en droite ligne de la riposte évoquée supra.
Dans une enquête de cette année intitulée Les collectivités littorales face aux défis de l’urbanisation et de la montée des risques naturels, la chambre régionale des comptes a procédé au contrôle de 22 intercommunalités et communes comprises entre La Rochelle et Biarritz pour s'assurer que les collectivités avaient bien pris en compte le changement climatique et notamment la question du coût financier lié au recul du trait de côte. La synthèse pointe le manque de cohérence des politiques d’urbanisme. D’une part, les communes du littoral ont du mal à céder leur compétence en matière de planification et d’autre part, elle observe que certaines communes contournent la loi littoral pour continuer à construire dans les espaces proches de la mer. Si des démarches d’adaptation existent, elles sont loin d’être majoritaires à ce jour.

Alphonse de Blanmont / 17..-17.. / 0410. Carte de l'Isle d'Oléron vue de basse mer. [17..]. (fond cartographique Galica)

Le pays de Marennes Oléron est lauréat d’un appel à manifestation d’intérêt national pour l’intégration des risques littoraux dans les SCoT. Parallèlement, il élabore un plan paysage. Il faut voir dans cette conjonction un démonstrateur des politiques publiques littorales de demain.
L’appareil littoral présente les rapports de solidarité entre le rivage et le rétro littoral à partir duquel peut s’opérer la recomposition de l’urbanisation en rapport avec une gestion souple du trait de côte. L’affirmation des paysages culturels évolutifs serait à même d’orienter différemment les choses en provoquant un nouveau rapport dialectique entre la nature et l’artifice. Dans un paysage façonné par l’homme en butte à la nature hostile, alors l’imaginaire collectif balnéaire surjoue le naturel, la digue n’est pas un artifice dans une nature vierge et l’urbanisation n’est pas forcément légitime face aux risques naturels. L’expectative d’un changement climatique important nous oblige à repenser notre rapport au paysage. Il est possible que les effets de ce changement déconstruisent rapidement un imaginaire balnéaire trop angélique et il est peu probable que nous nous satisfaisions des paysages de friches de la simple déconstruction des espaces urbanisés trop vulnérables. Qu’allons nous bâtir sur ces décombres ?

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