Ce texte a été produit par le CNFPT - Service Public Territorial n° 27 et rédigé par Valérie Lachenaud.

Depuis une vingtaine d'années, les collectivités s'intéressent au temps. Elles réfléchissent à des politiques temporelles, qui visent à améliorer la qualité de vie des habitants, mieux adapter les horaires des services publics aux besoins des habitants et diminuer les inégalités sociales et de sexe… Mais ces approches n'ont pas encore investi tous les aspects de l'action publique. Alors même qu'elles apportent des réponses précieuses aux grands enjeux actuels.

L'heure est-elle venue pour un nouvel essor des politiques temporelles ? La question mérite d'être posée car elles semblent plus que jamais d'actualité. Apparues en France dans les années 2000, dans des collectivités pionnières comme Poitiers, Belfort, Paris, Rennes ou Saint-Denis, via l'éclosion de "bureaux des temps", ces approches ont donné un nouveau souffle à l'action locale. Leur point commun ? Une attention particulière portée au facteur temps dans tous les domaines d'intervention des collectivités et le souhait d'expérimenter de nouvelles approches en faveur d'une réduction des inégalités face à cette donnée, d'une meilleure articulation des temps personnels, familiaux, professionnels, sociaux et civiques. Mais aussi le constat que la société produit de plus en plus de désynchronisation entre les citoyens (un phénomène accentué par l'évolution du travail) et un sentiment diffus de manque de "temps" ou de perte de maîtrise de son temps propre pour un nombre croissant d'individus.
Rennes débute en s'attelant à la fois à la question des inégalités hommes/femmes et des inégalités sociales. "Dans le cadre d'un programme européen Equal, nous avons travaillé sur les horaires de travail des femmes agents d'entretien, qui avaient une vie extrêmement rude. Elles arrivaient tôt le matin, avant les heures d'arrivée des bureaux, pour revenir à leur fermeture. Et si elles élevaient seules des enfants, elles ne pouvaient s'en occuper comme elles l'auraient souhaité, puisqu'elles étaient en décalage constant par rapport à eux", se rappelle Evelyne Reeves, responsable du bureau des temps de la ville de Rennes et de Rennes métropole.

Faire autrement

Rennes applique sur ce projet les méthodes qui feront le succès des politiques temporelles : analyse de la situation, regard neuf ("et si l'on faisait autrement ?") concertation entre les différentes acteurs concernés. A la clef, une resynchronisation réussie des horaires de ménages et des heures de bureau. "Les agents d'entretien ont tout simplement appris à travailler autrement : à passer l'aspirateur aux heures où cela ne dérange pas (quand les agents sont absents ou qu’ils n’ont pas d’appel à passer), à demander aux salariés à quelle heure ils pouvaient nettoyer leur bureau, etc.", explique Evelyne Reeves.
Mais c'est un autre fait d'armes qui assoit la légitimité du bureau des temps de Rennes : le décalage de quinze minutes des heures de cours de l'université, pour les désynchroniser des horaires des entreprises, et désengorger le métro. "Les économies induites par cette simple mesure ont été évaluées par une chercheuse à 12 millions d'euros, grâce notamment à la réduction du nombre de rames en circulation. Le fait qu'un petit service comme le notre, doté de deux équivalents temps, puisse faire économiser à la collectivité une telle somme a marqué les esprits".
Car au fil des années, les bureaux des temps ont dû faire leurs preuves… sous peine de voir leur existence remise en cause à chaque changement de majorité, ou période de restriction budgétaire. "Presque 20 ans se sont écoulés depuis les premières initiatives et le bilan est contrasté. Les expertises temporelles se sont imposées dans la vie locale, et ont été parfois absorbées par les autres services, qui se sont appropriés la démarche", avance Patrick Vassallo, adjoint au maire de Saint-Denis, en charge, notamment, des temps dans la ville. Une bonne nouvelle ? Pas si sûr. "C'est rarement un bon signe quand les structures dédiées à une question disparaissent. En période de vaches maigres, les collectivités ont tendance à se recentrer sur leurs compétences obligatoires et à supprimer les fonctions transversales. D'autant plus qu'un soupçon d'intellectualité plane au dessus de ces politiques. Le temps, c'est dans l'esprit de beaucoup une affaire de philosophes! ".

Une question directement liée à la transition énergétique

Un a priori d'autant plus regrettable que les politiques temporelles sont peut-être encore plus vitales aujourd'hui qu'à leurs débuts. "Il n'y aura pas de transition énergétique, si nous n'arrivons pas à travailler sur l'articulation des temps. Cette question est devenu celle du développement durable", lance Patrick Vassallo. De plus en plus de collectivités travaillent sur ces sujets. "Nous vivons dans un monde où les ressources sont finies. Il faut vivre apprendre à vivre, consommer, travailler autrement", surenchérit Evelyne Reeves.
Beaucoup de collectivités montrent l'exemple. Grenoble expérimente depuis 2003 une politique de "chrono-aménagement". Objectif ? Lutter contre l'étalement géographique de la ville en ralentissant la circulation sur les voies rapides. Une approche qui s'étaye sur une analyse approfondie des effets pervers du développement massif des infrastructures routières entre le centre et la périphérie. Les grands nœuds autoroutiers ont en effet contribué à disséminer les logements et les activités dans les agglomérations et modifié le rapport à l'espace des habitants : ces derniers ne raisonnent plus en termes de kilomètres, mais de temps de trajet. Ils ne disent plus "j'habite à 15 km du centre de Grenoble, mais à 15 minutes du centre ville". Ils sont poussés depuis des années à habiter toujours plus loin du centre et la facture écologique n'est pas neutre : étalement de l'habitat (à fortiori dans les villes qui laissent se multiplier les zones pavillonnaires), recul progressif des terres agricoles, nuisances sonores et pollution, multiplication des déplacements avec perte de qualité de vie et sentiment de "grignotage" du temps libre par les transports, etc.
En 2005, l'agence d'urbanisme de la région grenobloise (Aurg), l'État en charge des infrastructures et le syndicat mixte du schéma directeur de la région grenobloise démarrent une expérience originale de réduction de la vitesse sur les voies rapides (baptisée "les autoroutes apaisées"). Son pari : recréer de la "distance" là où la notion de kilomètres avait tendance à être oubliée, pour modifier le comportement des habitants, et à terme re-densifier les villes. Concrètement, la vitesse maximale de ces voies rapides est limitée à 70 km, 24 h/24 h. Une politique qui vise à garantir, à toute heure, un temps de parcours homogène. L'automobiliste échange ainsi un peu de rapidité en heures creuses, contre une meilleure fiabilité du trajet aux heures de pointe. En limitant la vitesse, on évite en effet paradoxalement des bouchons, l'effet accordéon du passage de 130 km/h à 110 km/h étant selon certaines études l'une des toutes premières sources d'embouteillage.

Une grille de lecture passionnante

Au fil des années, les sujets saisis par les politiques temporelles n'ont cessé de s'étendre, le temps devenant une grille de lecture passionnante pour réinterroger les politiques. "C'est sans doute la question la plus universelle, qui traverse toutes les politiques publiques. Chaque jour, un nouveau terrain d'action s'ouvre pour nous", avance Katja Krüger, conseillère municipale chargée des temps de la ville à Rennes.
L'aménagement a notamment tout intérêt à s'intéresser aux politiques temporelles, même si les débuts peuvent paraître timides. "C'est incontestablement l'un des sujets les plus intéressants aujourd'hui. Mais il est assez rare que les urbanistes travaillent avec les bureaux des temps : le temps reste pour eux quelque chose d'abstrait, un aspect en général absent de leurs formations", explique Sandra Mallet, maître de conférence à l'Institut d'aménagement du territoire, d'environnement et d'urbanisme de l'université de Reims. Si les bureaux des temps interviennent parfois au niveau des études de projets, ils sont rarement impliqués dans l'élaboration des documents d'urbanisme, comme le Schéma de cohérence territoriale (SCoT), alors qu'ils y auraient naturellement leur place.
Dans certaines villes, un important travail est pourtant fait pour rapprocher les deux mondes. Dans le cadre de l'aménagement de la place Jean-Jaurès, en face de la basilique, la ville de Saint-Denis a choisi d'en faire un espace avec des principes proches de la place de la République à Paris : une grande place multimodale, s'adaptant à tous les usages au fil du temps et des saisons. Des groupes d'usagers, dont un groupe d'adolescents, ont permis d'orienter les choix en fonction de leurs pratiques. C'est ainsi qu'un granit a été retenu au sol, pour permettre aux skaters de glisser, sans que le surface se transforme l'hiver en une patinoire dangereuse pour les autres générations.
Une approche que Jean Richer, architecte urbaniste membre du collectif "ville fluctuante" ne renierait pas. "Nous sommes vraiment sortis de l'époque de l'architecture classique - ce que l'on appelait la "frozen music", la "musique gelée"-, où l'on construisait pour l'éternité. Nous allons de plus en plus vers un monde de solutions flexibles, polyvalentes, mutables et réversibles". A la demande des collectivités, les projets doivent de plus en plus prévoir la transformation future des bâtiments (des parkings amenés à devenir plus tard logements, puis bureaux, etc.) ; le partage des équipements entre différents publics en fonction de l'heure de la journée, et l'adoption d'un urbanisme tactique. Une collectivité offre par exemple un lieu aux usagers, pour que ceux-ci inventent l'usage qu'ils veulent en faire. A la collectivité après de leur emboiter le pas et de conforter la démarche.
Un mouvement qui n'en est encore qu'à ses balbutiements. "L'intérêt pour ces approches est flagrant, mais on peine encore à trouver des exemples de réalisations concrètes. Nous n'en sommes qu'au début, même si une chose est sûre : c'est vers ce type de solutions qu'il faut aller", conclut Jean Richer.

Sept bonnes raisons de s'y intéresser

  • La qualité de vie des habitants : le sentiment de maîtrise du temps est devenu un élément clef du "Bonheur national brut".
  • La cohésion sociale : concilier le temps de chacun avec celui des autres devient nécessaire dans un contexte d'accroissement des désynchronisations (prévention des conflits vie nocturne/riverains).  
  • Le développement durable
  • Égalités entre hommes/femmes, égalités sociales, de territoire (urbain/rural), entre âges
  • L'attractivité du territoire
  • L'efficacité de l'action publique et modernisation des services publics.
  • Les impératifs d'économie : les politiques budgétaires se traduisent souvent par une meilleure utilisation des ressources publiques, parfois par des économies.

Un réseau européen

En 2008, la ville de Barcelone a pris l'initiative de créer un réseau européen de villes qui s'intéressaient aux politiques temporelles. Les villes actives dans ce réseau sont Bergame et Bolzano pour l'Italie, Barcelone et Bilbao pour l'Espagne et plusieurs villes ou territoires français représentés par Tempo Territorial. L'objectif de ce réseau est de promouvoir ces politiques à l'échelon européen, d'échanger les expériences et de conduire des projets en commun.

Les différents champs d'action des politiques temporelles

  • Politique des guichets uniques  
    • Pour faciliter les démarches administratives des citoyens et leur éviter de perdre du temps, les villes ont développé une politique de création des guichets uniques, rassemblant en un même lieu tous les services. Exemples : guichets uniques de la rentrée scolaire (Poitiers, Belfort), le guichet unique d'accueil pour les familles (Saint-Denis), maisons de services publics (Paris, Rennes), services aux salariés (Grand Lyon, Poitiers, etc).
  • Accueil et gardes d'enfants  à des horaires inhabituels
    • crèche interentreprises (Grand Lyon, Dunkerque etc.)
    • garde d’enfants à domicile en horaires décalés 24h/7j (Poitiers, Rennes, Paris etc.)
    • services d’accueil des enfants en horaires élargis (St Denis...)
    • La ville de Poitiers est notamment à l'origine d'une offre de baby-sitting pour permettre aux personnes éloignées des activités culturelles pour des raisons familiales ou économiques d'assister à des spectacles ou évènements culturels.
  • Horaires élargis pour les services publics et les services culturels, ouverture des médiathèques le dimanche
    • Rennes, Poitiers, Brive, etc.
  • Horaires de travail des agents d'entretien
    • Rennes, Paris, Nantes Métropole
    • L'enjeu est de permettre aux agents d'entretien d'effectuer leur travail à des heures compatibles avec une vie de famille.
  • Décalage des heures de cours et horaires de travail pour diminuer les phénomènes d'heures de pointe dans les transports en commun
    • Le principe est simple : réunir autour d'une table les différents producteurs de flux aux heures de pointe (gros employeurs, hôpitaux, universités, etc.), pour voir s'il est possible de décaler certains horaires afin de désaturer les transports en commun.
    • Plusieurs villes se sont illustrées sur ces questions : Poitiers, Montpellier, Rennes, Métropole européenne de Lille/Région Nord-Pas-de-Calais.
  • Expériences de chrono-aménagement
    • Approche expérimentée notamment par la ville de Grenoble, dans le cadre d'autoroutes apaisées à vitesse réduite : l'idée est de rétablir la notion de distances kilométriques entre la ville et ses périphéries, pour lutter contre l'étalement des zones urbaines.
  • Travail sur la nuit
    • L'objectif est notamment de prendre en compte les spécificités et besoins de la vie nocturne, et de prévenir les éventuels conflits avec les riverains.
    • activités et mobilité la nuit : cartes nocturnes, Grand Lyon, nuit des quatre jeudis à Rennes (des soirées culturelles, sportives et festives gratuites pour les jeunes)
    • chartes de la vie nocturne (Paris, Rennes, Lyon) - Maires de nuit (Paris)
  • Multifonctionnalités des lieux
    • Un même équipement trouve des usages et des fonctions différentes à travers le temps, soit dans la même journée, soit en fonction des périodes scolaires/vacances scolaires.
    • Le Pôle éducatif Molière aux Mureaux, ouvert à la rentrée 2014 : l'équipement rassemble une école maternelle, une école élémentaire, une crèche, un restaurant scolaire, un centre de loisirs, une ludothèque, une salle multimédia, une salle à dominante sportive et des salles d'activités.

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