Potenkine littoral

Il y avait eu pour Proust le petit pan de mur jaune sur la vue de Delf, il pourrait bien y avoir pour moi la carte derrière la jeune fille que fait rire l’officier, tableau du même Vermeer. La carte du pays gagnant peu à peu sur la mer, où subsiste encore tout un archipel qui laisse imaginer le travail titanesque réalisé par les Hollandais pour arriver à constituer un territoire continu. La jeune femme rit dans une certaine innocence, fait un geste timide vers l’homme de sa main gauche, ignorante dans l’instant les temps longs de la transformation du pays sous les effets conjugués du retrait de la mer et de l’appétit des hommes. L’esquisse de ce signe d’ouverture et la carte en fond ne sont pourtant pas étrangers l’un à l’autre. Il rappelle pour moi la surprenante alliance de l’instant avec la durée longue.

 

Il y a parfois des collages qui forment fulgurance. Essayant vainement de lire Proust et les signes, voici que m’arrive dans les mains un vieux « Que sais-je » sur la sociologie du voyage alors que je passe mes journées à parcourir le littoral charentais. De l’entrechoquement de ces trois objets naît une pensée encore incertaine sur la temporalité du littoral prise dans le regard du tourisme, où pour le dire différemment, une envie d’un contre-tourisme comme il existe une contre-culture. Il me semble de plus en plus que le paysage rassemble des signes que nous lisons pour l’interpréter, qu’il en renferme une multiplicité. La mer fait la mer par son jeu de vagues et d’écume. La dune fait la dune par la soie de son sable tiède et son mammelonnage. En fonction de notre culture, nous savons déceler les signes les plus flagrants quand d’autres restent cachés à notre compréhension. Voila ce qui fait que l’ostréiculteur, le vacancier citadin ou l’architecte que je suis ne regarderont pas les espaces littoraux de la même manière. L’un y verra une infrastructure de production, l’autre un endroit sympathique où faire du vélo, le troisième une structure paysagère en transition, sans même parler de l’écologue qui sera fasciné par la richesse de ces milieux. Tous liront des signes différents dans le territoire porté à leur regard.

Potenkine littoral

L'expression « village Potemkine » désigne un trompe-l’œil. Selon une légende historique, de luxueuses façades avaient été érigées à base de carton-pâte, à la demande du ministre russe Grigori Potemkine, afin de masquer la pauvreté des villages lors de la visite de l'impératrice Catherine II en Crimée en 1787. (Source Wikipédia, consulté le 4 avril 2017)

Sur le littoral qui reçoit une pression touristique importante, voilà comment se pose soudainement la question du paysage où les signes sont majoritairement fabriqués pour permettre l’appropriation rapide des lieux et l’exaltation du sentiment de villégiature.

 

Nous façonnons de deux manières le territoire. D’une part, nous l’avons toujours modifié à force de travaux parfois gigantesques ou minimes par leur constitution mais ayant un impact important dans le paysage, des travaux de génie civil essentiellement, de génie agricole aussi, qui ont consisté à créer des paysages anthropiques. Puis, la seconde manière de le transformer est culturelle puisque notre regard décrypte le paysage selon une lecture apprise où finalement nous ne regardons pas mais nous lisons au travers d’une grille de lecture simplifiée ce qui nous entoure.

 

Je me souviens d’un article de Mies Van Der Rohe sur la mise en valeur des paysages sur les autoroutes à partir du regard des automobilistes. C’est un sujet passionnant en lui-même. Cela concerne en particulier le réseau routier donnant accès aux sites de villégiature. La voie est faite pour passer. En pente douce, elle monte les côtes, supprime les falaises, redescend doucement là où il y avait peut-être avant une cassure dans la topographie, enjambe les rivières avec facilité, le tout baigné dans une végétation de bord de route, où se voisine plantation ornementale et végétation pionnière, sorte de grand jardin entretenu au lamier. La position même du conducteur, plus basse que celle du promeneur, écrase la vision du territoire qui l’entoure. La vitesse, même réduite, empêche d’examiner les détails allant jusqu’à l’impossible tentative de décrypter le paysage qui se déroule. Puis à cela s’ajoutent d’innombrables signes dans le paysage qui fabriquent un discours selon ce que l’on veut en donner à voir : des panneaux, des publicités… et à l’opposé dans choses que l’on tente de masquer : des installations industrielles par exemple qui font taches dans la carte postale et qu’un rideau d’arbres opportun tentera de masquer.

Potenkine littoral

Une fois le pied mis à terre, l’automobiliste restera dépendant de son véhicule qu’il aura pourtant stationné : Il pourra « à sa convenance » suivre les sentiers que l’on aura disposé à son intention au départ des aires de stationnement. Les sentiers seront confortables, balisés et éclairés, parfois même accompagnés d’une médiation qui permettra de mieux comprendre l’environnement dans lequel il se trouve. Un peu comme la grande Catherine qui traversant la Russie ne voyait que des décors disposés à son intention, le flâneur contemporain verra dans le littoral un mode coquet, débarrassé des laisses de mer et autres pollutions, aux murets, sols et emmarchements savamment choisis et entretenus. Il ne faut pas que cela fasse trop apprêter mais cela doit être cosy : délicat choix pour les scénographes du paysage. Avec des plantations astucieuses pour accompagner sa déambulation et masqué les quelques éléments disgracieux susceptibles de heurter son cœur d’esthète. Il pourra sinon se prélasser sur la plage où tout n’est que signe et encore plus sur le front de mer qui surjoue la maritimité. Il aura cru voir la mer. Il n’aura prêté qu’une attention très subalterne à ces gros enrochements, aux digues astucieusement insérées. Il ne prendra pas garde de la disparition des activités artisanales ou industrielles proches du rivage. Comme d’ailleurs il ne fera pas attention à la régression de l’agriculture. Ce sera pour lui un paysage charmant, construit à son attention. Dans l’histoire qu’on lui raconte, il n’aura pas vu les marais en déshérence, le rétro littoral anémié, le ballet très amusant des chefs décorateurs qui aux intersaisons réaménagent et repensent sans cesse la théâtralisation balnéaire. Il ne verra pas non plus ces villes mortes en période hivernale, les volets fermés et les rideaux de fer baissés. Il n’aura surtout pas vu la pernicieuse réécriture du paysage contemporain parce que si la balnéarisation est condamnable pour avoir créé un paysage d’agrément, le maquillage actuel vers plus de nature, plus de compréhension d’une culture littorale savamment sélectionnée pour son caractère inoffensif, n’est guère plus reluisante dans la mesure où chaque portion de pays tente de révéler une authenticité douteuse tournée vers la séduction. Il faut de nos jours montrer plus de nature, pas la vraie bien entendu, mais une nature domestiquée.

Alors que faire ? Si nous voulons changer notre rapport au littoral, il est grand temps de déconstruire cette idéalisation pour observer ce qui préexistait à cela et en premier lieu une interface terre mer bien plus large que celle du rivage. Il s’agit d’un rapport de complémentarité de plusieurs kilomètres, voire dizaines de kilomètres, fait de transitions successives aux interrelations complexes. Ces « marches » sont variables en fonction de ce que nous regardons : du fonctionnement écologique à l’organisation sociale. Il nous importe de restaurer des liaisons disparues, ce qui commence à s’opérer avec le formidable travail du Conservatoire du littoral dans les espaces naturels ou encore la prise en compte des trames vertes et bleues dans les documents d’urbanisme. Mais la prise de conscience est encore balbutiante et il faut poser aux côtés d’une écologie littorale d’autres expertises comme la sociologie.

 

Dans la prise en compte des risques littoraux, les réponses de protections immédiates ont fait long feu et se révéleront vite inopérante sur les prévisions pessimistes du changement climatique devaient se révéler vraies. La recomposition spatiale attendue, appelée pudiquement repli stratégique, doit épouser l’échelle large de l’interface terre mer et allez chercher loin dans l’arrière-pays des relations de solidarité.

 

À suivre...

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