Frise, Cluny (12 siècle)

Frise, Cluny (12 siècle)

Suivant la définition du « temps » donnée par le dictionnaire Le Robert, quatre chemins s’offrent à nous. Trois sont temporelles et une est d’ordre météorologique. Le temps est perçu comme une entité représentative du changement continuel de l’univers, porteuse à la fois de la permanence et l’impermanence de toutes choses. Comme moment ou période, le temps est aussi une succession, une chronologie. Comme durée, le temps est une continuité indéfinie, le milieu où se déroule la succession des évènements et des phénomènes, ainsi que leur représentation dans la conscience. Enfin, le temps est aussi un état de l’atmosphère à un moment donné.

 

L’architecture quant à elle se définit comme l’art de concevoir et de construire les édifices. Cette définition semble trop restrictive et elle sera flanquée ici de part et d’autre par une attention portée aux usages et par l’urbanisme. Cet emboitement d’échelle permet une première expression croisée (et forcement lacunaire) des deux définitions.

Du passé

1. La trace de la permanence

Gen. L’histoire, la mémoire et l’héritage. Le passé est la période par excellence du Temps car il en fait la démonstration.
Usag. L’histoire fait référence aux évènements passés mais aussi aux usages et modes de vie comme pour mieux préciser le changement continuel.
Arch. Le patrimoine architectural comme mémoire du passé. Plus c’est vieux et plus cela a de la valeur…
Urba. Permanence multiséculaires des formes urbaines et en particulier des tracés.

2. Chronologie historique

Gen. Découpage de l’histoire en périodes et en successions chronologiques de dates.
Usag. En dehors de l’histoire des modes de vie, les usages sont réfractaires au découpage chronologique (hormis dans les recettes de cuisine).
Arch. Succession des styles et des modes dans une chronologie qui fait le fondement de l’apprentissage des architectes.
Urba. Ce sont les évènements politiques qui découpent des moments dans la chronologie urbaine ainsi que l’avancée des techniques de génie urbain. D’autre part, les formes urbaines sont le reflet des mobilités dominantes passées.

3. La durée consolidée

Gen. Le présent se transforme inexorablement en passé dans la durée pour le plaisir des vieilles dames et des vieux messieurs qui ont comme cela quelque chose à raconter. Sentiment de longueur, de poids du temps.
Usag. La durée se transforme en moment une fois qu’elle appartient au passé, cela est particulièrement vrai pour les usages.
Arch. L’architecture est continuité par excellence puisqu’elle exprime une permanence qui a existé.
Urba. La ville présente la durée consolidée dans le temps ou le stock urbain est perçu en partie comme un héritage.

4. L’histoire du climat

Gen. Remémoration des évènements climatiques.
Usag. À façonner les usages de tout temps (de l’habillement aux pratiques sociales).
Arch. L’histoire de l’architecture vernaculaire est fondée sur sa relation au climat. De l’implantation des constructions à la forme de leur toit.
Urba. Il en va de même pour les formes urbaines bien que ces principes de bon sens aient été oubliés au cours du XXe siècle.

Du présent

5. Le présent contrarié

Gen. Impression désagréable de ne pas saisir le temps personnifié dans l’instant. Le présent n’est pas le temps du Temps.
Usag. Dans un rapport de complémentarité entre le très petit et le très grand, il se peut que les usages ne soient rendus possibles que par l’existence de cette matière fluide qu’est le temps. L’usage, c’est l’impermanence même et c’est aussi la preuve du présent.
Arch. L’architecte comme frozen music, comme temps consolidé sous forme de matière. L’architecture a juste un problème avec le présent puisqu’une fois édifiée, elle devient immédiatement ancienne.
Urba. L’urbanisme du présent s’efface souvent au profit des usages. Il semble lui aussi avoir un problème avec le présent : il est soit hérité, soit en projet mais rarement vécu au présent.

6. Le moment pulsatif

Gen. Le présent souvent décrit comme une succession brève d’instants.
Usag. Succession brève des actions quotidiennes dans un contexte d’accélération et donc de brièveté ressentie de la succession.
Arch. Rôle de support infrastructurel, de « coquille vide », qui accueille des usages.
Urba. Pulsations urbaines liées entre autres aux mobilités. Ne pas oublier les rythmes sociaux annuels qui scandent la vie sociale.

7. Le présent étendu

Gen. Sentiment de l’écoulement du temps. La durée représente le présent étendu, et en cela, elle appartient pleinement au présent tout en le dilatant.
Usag. C’est dans la durée que se lovent précisément les usages. Ils en sont l’expression même.
Arch. Support matériel de nos vies, l’architecture dure dans un présent qui s’écoule.
Urba. Durées et succession sont les deux expressions de la vie urbaine.

8. L’instant sensible

Gen. Le climat est le médium privilégié de la relation à l’instant présent de par les sensations physiques qu’il produit.
Usag. Interaction très forte entre le temps qu’il fait et les usages (ne serait-ce que dans la saisonnalité).
Arch. Relation entre le climat intérieur et le climat extérieur des constructions. L’architecture traditionnelle répond prioritairement à deux questions : comment s’isoler de l’eau du sol et se protéger de l’eau météorologique.
Urba. L’utilisation des espaces publics est fortement dépendante du temps qu’il fait. D’autre part, une grande partie du génie urbain concerne la gestion des eaux pluviales mais aussi l’arrosage des espaces verts.

Du futur

9. Le futur absolu

Gen. Le futur est le temps privilégié des conjectures et de l’anticipation (voir de la science-fiction). Le futur est forcément différent d’aujourd’hui et naturellement illimité.
Usag. Porteur d’espoir sur l’évolution favorable des modes de vie, enfin, on verra.
Arch. La tentation souvent présomptueuse de construire pour l’éternité tout en craignant d’être rapidement démodé.
Urba. Source de toutes les utopies sociales et technologiques, bien plus que l’architecture. Demain, nous aurons des voitures volantes.

10. Impossible demain

Gen. Impossibilité de décrire des périodes à venir hormis celles immédiatement réalisables. C’est un peu comme si la chronologie s’arrêtait toujours au présent.
Usag. Sans objet (non pas sans les objets mais sans relation).
Arch. Lors de l’élaboration du projet, il y a projection dans le moment d’après qui est celui de la construction. Demain verra aussi le résultat de nos actions présentes : existe-t-il un discours d’inauguration sans la sentence « ici, nous avons construit pour le futur » ?
Urba. La planification appartient pleinement à la projection du moment d’après sur une durée déterminée. Elle s’accompagne de projections démographiques, urbaines et économiques qui se révèlent toujours fausses mais personne ne s’en émeut.

11. Une continuité incertaine

Gen. Impossibilité de concevoir l’écoulement de ce qui n’est pas encore advenu. Mais c’est bien par la conscience de la durée que l’on glisse dans le futur proche.
Usag. Si les usages sont dans l’instant, ils procèdent d’une anticipation proche que la durée atteint.
Arch. On espère souvent que l’architecture durera dans le futur mais, pour certaines constructions, on aimerait que cela ne dure tout de même pas trop longtemps.
Urba. Continuité des actions entreprises dans le présent.

12. Anticipation climatique

Gen. Prévision météorologique qui prend une grande place dans la société.
Usag. « Comment vais-je m’habiller demain ? »
Arch. Anticipation par adaptation aux changements prévisibles dont celui du climat, mais pour l’instant tout le monde s’en moque.
Urba. Anticipation nécessaire face au changement climatique. Les consciences commencent à s’éveiller mais c’est lent, terriblement lent alors que les modifications sont déjà à l’œuvre. Après quelques tsunamis, cela devrait naturellement s’accélérer.

Ce travail ne fait que commencer mais il devrait être fertile et j’ai hâte de continuer. La prochaine étape sera de définir le vernaculaire contemporain.

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