Ode à Carlo S.

3 juillet
Tomba Brion à San Vito d'Altivole. Frissons, la dernière fois c'était en 1993, j'avais dix-neuf ans. Était-ce au mois d'avril, mai? Etions-nous venus en taxi, en bus? Qui m'accompagnait? J'ai oublié tout ça, mais j'avais un souvenir de la chapelle, de l'oméga de la porte, des cercles entrelacés, de l'abri en forme de dais en bois et en bronze, sur la petite île au milieu des nénuphars. Je me souviens d'une matinée de printemps avec peut-être un peu de brume, et là, maintenant c'est la chaleur de l'été, en plein midi. Le cimetière Brion Vega est ouvert, désert, donné, et remarquablement entretenu. Près de quarante ans ont passé. En entrant dans la "tomba" me viennent des frissons, des larmes. L'impression d'être un archéologue un peu ignorant dans un tombeau oublié. Dans l'enclos des puissantes murailles en béton, inclinées en glacis, fendues de joints verticaux qui forment des meurtrières, rythmées de contreforts verticaux qui en font une muraille du moyen-âge, dans cet enclos adossé en U à l'innocent cimetière de San Vito, il y a... un autre monde, l'autre monde, voilà ce que j'ai compris aujourd'hui, vingt deux plus tard. Il y a le détail bien sûr, obsessionnel, irrationnel des gradins aztèques qui se décline dans le béton, le cuivre, le bronze. Il y a la sophistication incroyable des matières enchâssées entre elles comme des joyaux: le cuivre, la laque, le bronze, l'albâtre, le marbre, le bois. Il y a la position mystérieuse des pièces les unes par rapport aux autres, il y a les emprunts fallacieux à l'architecture dite moderne de Frank Lloyd Wright, de Le Corbusier: rampes, chemins, marches qui ne mènent nul part, un plan qui ne mène nulle part, une totalité et une profusion qui ne "somme" pas pour parvenir à un sens, un concept ou une idée comme on nous l'apprenait à nous, à l'époque. Ce n'est pas un projet d'architecture dans le sens où on nous l'a appris. Ce n'est même pas de l'architecture: c'est un dispositif, un mécanisme, une machine, oubliée comme ses instigateurs et son concepteur, c'est une spore dormante programmée dans un but précis, pour un instant précis peut-être. Les tombes des époux Brion sous le baldaquin arqué en béton, sorte de naga: runes, signes incompréhensibles, cabbales. Et le graphisme des noms, en marqueterie de marbre incrusté, c'est tout à fait Kubrick, 2001. Sarcophages attendant patiemment, dans la campagne Vénète écrasée de chaleur, dans le château fort resté ouvert avec tous les mécanismes de portes brisés, d'être activés, rallumés pour le départ dans l'espace. Sous un autre abri de béton, des tombes secondaires plus petites -les enfants, ou les cousins?- sont carrément figurées sous forme d'avatars post- humains: longues sculptures cylindriques en marbre blanc avec des découpes, des runes ou des hiéroglyphes gravés: on est dans un film de Lynch, une nouvelle de Borges. C'est juste que les Atlantes, dont c'est le tombeau et le discours, le langage et l'histoire, ne sont plus là, ont disparu les uns après les autres. On attend le sauveur, le rédempteur avec sur son sceptre sculpté cette fois en positif, la clé qui s'encastre dans ces fantastiques motifs creux en cuivre. La base d'envol attend silencieusement avec les lézards, les papillons, les figues qui mûrissent lentement. Juste à côté mais en dehors des murailles, contre elles dans le petit cimetière communal, un satellite: la tombe de Scarpa, marbre blanc, granit, lignes et points de circuit imprimé, chiffres et nombres jetés là comme un code inconnu. Dans les profondes rigoles qui courent dans la tomba comme de petits canaux, on voit des concrétions, des algues dans le sombre, des profondeurs impénétrables, un langage inconnu, une intelligence d'un autre monde.

Ode à Carlo S.
Tag(s) : #Architecture

Partager cet article