d/ Perception du réel

Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:39

Si je regarde autour de moi, que vois-je? Des enseignes, en bas, par la fenêtre, que je ne peux pas voir, puisque je les lis, puisque je prends instantanément contact avec leur message, leur intention à mon égard (achète ceci). Des photographies, que je ne peux appréhender en tant que telles, puisqu'elles me renvoient immédiatement aux personnes que j'aime. Des objets, qui ne sont pas des simples choses, puisque je les prends pour moi, c'est à dire que je transforme automatiquement en intentionnalité, en potentialité, en projet (manger ça, porter ça au pressing, ranger ça, lire ceci, etc).

 

Et dehors, à l'échelle de la société, tout est pareil. Nous vivons bombardés de messages, d'intentionnalités cristallisée dans nos objets "réels", nous vivons dans un cocon d'intentions, de renvois, de reflets que nous appelons "réalité", et que Castoriadis nomme "imaginaire social" ou "institutions imaginaire". Nous faisons tous commerce, nous appréhendons tous le monde par l'imaginaire. Nous avons cette faculté incroyable, et ceci depuis que la conscience existe sans doute, de voir dans un objet physique autre chose que lui-même, d'y voir un sens, une potentialité, une intentionnalité. En un mot, nous avons l'imaginaire, la métaphore comme outil puissant pour comprendre et nous servir du monde. Et sans doute, nous avons, chevillé à l'âme, le secret espoir que le monde existe pour nous, qu'il nous veuille du bien, et surtout qu'il aie un sens. En disant "Dieu a créé le Ciel et la Terre", nous proclamons que le monde est signification. Mais je m'égare sans doute...

 

Aujourd'hui, il y a cet absurde débat entre "virtuel" et réel". Evidemment, le virtuel serait "inquiétant", et le réel constiturait une "valeur" humaine inaliénable. C'est tout à fait hypocrite. Le réel en tant qu"être" ou "essence", il y a bien longtemps que nous l'avons lâché pour le langage, la métaphore, l'image. Le virtuel -que je préfère appeler l'imaginaire - nous y sommes depuis toujours. Nous y habitons. Les tympans des églises médiévales sont virtuelles, elles racontent une histoire. Le Parthénon est virtuel, il représente les Dieux. Le virtuel, dit Michel Serres, est la chair même de l'homme. La chair même de sa production, aussi.

 

Non, le véritable Autre Monde, tout à fait inconnu et inquiétant, c'est le monde des choses "en notre absence" comme dit Baudrillard. C'est à dire les choses épuisées de toute intentionnalité à notre égard. L'être brut, la face cachée du reél, que nous ne pouvons pas vraiment voir, car il faudrait une vision inhumaine, divine, pour y arriver. Les choses silencieuses, l'être silencieux, qui ne nous veulent rien, qui ne nous disent rien, qui existent parfaitement sans nous.

 

Et voilà, pour essayer de compléter ce je te disais sur le "dévoilement", ce en quoi l'architecture est instable et fascinante. Elle est posée sur la ligne de crête entre l'imaginaire parlant, l'intentionnalité que nous lui avons injecté, et le monde silencieux des choses dans lequel elle peut s'engloutir à tout instant, pour redevenir une énigme.

 

Jean-Philippe DORE (2001)

Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:38

Comprendre l'architecture, c'est comprendre le réel? Cela m'a un temps paru évident. Il y a la construction, qui est indéniable, contingente, épreuve du feu de l'objet mental (projet) qui devient réel. Qui entre dans la sphère du réel, qui naît dans la lumière du réel. Heidegger, dans l'essai sur la technique, parle de "dévoilement". Ce qui n'était pas, est. Dans le cas de l'architecture, l'objet ainsi dévoilé provoque toujours un peu de stupeur. Il est à la fois l'objet que l'on a longuement imaginé, prémédité, décrit, prévu dans ses moindres détails, circonscrit; et un objet totalement différent, étranger puisque expulsé de notre sphère mentale intime. En définitive, l'objet qui est dans la lumière du réel, nous surprend, et nous échappe. Il part rejoindre les choses. De quasi sujet, il devient objet parmi les objets, inerte, surprenant, autre.

 

Ainsi en architecture il y aurait cette expérience spécifique du "dévoilement" de la construction, à mettre dans la balance. Construire, ce serait "faire du réel". Et ceux qui appartiennent à ce dévoilement (la construction) seraient plus que les autres "dans le réel". Je pense qu'il peut y avoir là une argumentation un peu simpliste: d'un côté le réel, la matière, les choses; et de l'autre, un virtuel polymorphe et peu défini.

 

Ces derniers temps, même si je suis toujours aussi fasciné par le "dévoilement", je crois moins à cette suprématie du réel. Ou plutôt, je doute. Je me dis: le réel lui-même n'aurait-il pas muté? La séparation entre "réel" et "virtuel" n'est-elle pas beaucoup plus floue? N'y a-t'il pas toujours une part importante de "virtuel" dans notre perception du monde. Car après tout, même la matière, nous ne l'appréhendons qu'au travers de sensations.

 

Donc je commence à douter d'un "réel transcendant" en architecture, et parallèlement je m'intéresse depuis un an environ, à une autre approche "sociale " de la réalité ou du réel, à travers les œuvres d'un certain Castoriadis dont je te parlerai plus longuement. Lui pense que toute société auto-institue sa propre réalité pour s'y identifier. Le réel ainsi serait une sorte d'hallucination collective.

 

Jean-Philippe DORE (2001)

Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:06

Dans le Film King Kong de 1933, on voit l’animal géant grimper sur des buildings de carton-pâte. En quelques minutes, le monstre sauvage varie en taille et la vraisemblance de sa hauteur ne semble pas préoccuper le réalisateur. King Kong ouvre en 1993 une brèche dans l’imaginaire cinématographique et urbain, l’apparition de la sauvagerie au cœur d’une métropole. Il s’agit là moins de la violence que de l’idée d’une nature indomptable dont on ne pas triompher que par la mort. De son île perdue à la plus grande ville du monde de l’époque, Kong apparaît comme l’antithèse de l’urbain et de la modernité que seule la technologie de l’aviation arrivera à supprimer. Après sa chute dans le vide à la fin du film, on retrouve le corps inerte de Kong allongé dans la rue et entouré d’une population à la fois craintive et curieuse. La mise en scène est imparable car il aura fallu patienter plus de la moitié du film en observant le gorille géant triomphé de plusieurs dinosaures pour ensuite le retrouver à l’assaut de l’Empire States building après avoir ravi la jolie blonde dans sa chambre d’hôtel.

 

Ce film ouvre aussi l’idée dans une ville géante où nous habitons les rues et les étages, que la sauvagerie du grand singe accapare le vide abstrait entre les tours dont il fait l’ascension extérieure. Cette occupation du vide médian lui revient tel un roi… C’est au sommet de la plus grande tour, donc désormais dans le ciel, que Kong va être anéanti. Sa mort viendra elle-même du ciel. Il fut un moment le maître de la ville lorsqu’il était dans le vide médian, accroché aux parois des immeubles.

 

D’autres héros à la suite ont conquit ce vide médian situé entre la rue et le sommet des plus hautes tours. Issus des pages des Marvell, spider man, Batman, superman et autres seront les maîtres de cet espace lors de bagarres titanesques. Spider Man tient une place particulière dans ce panthéon pop-art puisqu’il utilise la surface vitrée des tours pour y ancrer sa toile, et comme un tarzan dans la jungle, sauter de liane en liane. Il y a quelque chose de trop abstrait chez superman. Il vole libre de tout support matériel tandis que spider man s’accroche, adhère puis saute, traverse le vide pour atterrir sur la façade plane d’une tour. Cela fait de lui l’héritier de King Kong.

 

Le gorille géant puis spider man sont peut-être l’angoisse incarnée et primitive de notre incompréhension à construire des objets auxquels nous n’avons que partiellement accès. Ou alors ils sont le témoignage réel de notre interrogation sur l’extériorité dans une réflexion duelle avec l’intériorité de nos constructions. Si la vie sociale s’abrite à l’intérieur, alors quel est ce terrain inhospitalier et antagonique qui se développe à l’extérieur. Par ces fantastiques exégèses, « l’autre côté », là juste derrière la fenêtre, l’espace du vide médian, se retrouve habité par nos fantasmes, concrétisé par un gorille démesuré ou une araignée géante.

Jean RICHER

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